lundi 5 février 2018

Le libéralisme

Ce texte fait partie de la série « Petite histoire de la théorie économique »

La théorie classique va donc être libérale : la société industrielle a supprimé la rigidité des corporations et classes sociales de l’ancien régime, dont seuls quelques aventuriers avaient pu jusqu’alors s’affranchir à leurs risques et périls, et cela libère l’initiative des individus.

Dans l’usine cependant l’initiative appartient à l’entrepreneur, qui n’en délègue qu’une partie à ses collaborateurs immédiats. Les ouvriers, qui sont pourtant eux aussi des individus, doivent exécuter docilement les tâches qui leur sont prescrites : aucune initiative n’est attendue d’eux.

Le libéralisme est donc en fait une répartition de la légitimité (pouvoir de décision, droit à la parole et à l’écoute, droit à l’erreur) plus qu’une « libération de l’initiative individuelle ». Il s’oppose ainsi aux systèmes qui concentrent la légitimité dans une seule personne ou institution, dictature ou Gosplan. Il délimite en particulier les pouvoirs politiques : législatif, exécutif et judiciaire ne sont légitimes chacun que dans sa sphère propre.

La répartition de la légitimité est définie par la structure des institutions : chacune est dirigée par une personne qui est seule légitime pour exercer la fonction de commandement. Plus encore que les individus qui exercent temporairement cette fonction, les institutions (entreprises, pouvoirs politiques, services publics) sont donc les véritables acteurs du libéralisme.

La décentralisation des décisions qui en résulte permet à une société de répondre à la complexité du monde de la nature, dont les détails apparaissent d’autant mieux que la décision est prise au plus près des faits et du terrain : c’est là le point fort du libéralisme.

Ce n’est ainsi, certes, que l’on se le représente généralement. La plupart des penseurs répugnent à considérer « l’entre-deux, les institutions, entre l’individu et l’humanité1 ». Les complications de la structure institutionnelle leur sont étrangères, ainsi que la complexité psychosociologique de chaque institution et le conflit « absurde » (mais inévitable) entre sa mission et son organisation.

L’affirmation sommaire d’une « liberté individuelle » absolue se substitue alors, chez les plus dogmatiques des libéraux, à la conscience exacte de ce que sont les institutions et du rôle dévolu à chaque personne. Alors que l’entreprise est un îlot d’organisation plongé dans le marché, ceux qui invitent chaque salarié à « se comporter en entrepreneur » font exploser l’entreprise en y introduisant des relations marchandes : nous y reviendrons.

À suivre : « La théorie néo-classique ».

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1 « Jean-Paul Sartre ne s'est jamais résigné à la vie sociale telle qu'il l'observait, telle qu'il la jugeait, indigne de l'idée qu'il se faisait de la destination humaine (...) Nous avions tous deux médité sur le choix que chacun fait de soi-même, une fois pour toutes, mais aussi avec la permanente liberté de se convertir. Il n'a jamais renoncé à l'espérance d'une sorte de conversion des hommes tous ensemble. Mais l'entre-deux, les institutions, entre l'individu et l'humanité, il ne l'a jamais pensé, intégré à son système » (Raymond Aron, Mémoires, Robert Laffont, 2010 p. 954).

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