dimanche 24 décembre 2017

Francis Jacq

Francis Jacq était un homme au cœur pur.

Il a mis fin à ses jours le 7 octobre. Atteint de la maladie de Parkinson, il souffrait de la diminution de ses facultés ainsi que des effets pénibles du traitement.

J’ai connu Francis dans les années 1990 alors qu’il venait de perdre son emploi de DRH au journal Le Monde. Il y avait fait tout son possible pour supprimer la barrière sociologique entre la caste supérieure des journalistes et les « petites mains » qui font tourner la boutique, cela n’avait pas été toléré. Je l’ai embauché dans mon entreprise, Eutelis.

Francis et Djian, son épouse
Francis était docteur en philosophie : mieux, c’était un philosophe. Une éducation des plus dures l’avait conduit au désespoir à la fin de l'adolescence. La philosophie, sous la forme des explications de texte lumineuses que prodiguait Jacques Derrida, lui a alors littéralement sauvé la vie.

Cet épisode douloureux et cette formation l’avaient doté d’une sensibilité extrême aux frontières que la sociologie des institutions impose entre les personnes, à la diversité des langages que ces frontières délimitent et qui s’oppose à la communication comme à la compréhension.

Il a écrit une histoire du TGV qui est un modèle de perspicacité (je ne crois pas qu’il l’ait publiée). Nous avons travaillé ensemble pour Air France et France Telecom. Partout, Francis a débusqué les incohérences et les hypocrisies qu’impose la sociologie des pouvoirs. Partout, il a rencontré les mêmes résistances qu’au journal Le Monde.

L’exactitude du vocabulaire à laquelle il était attaché procure de la fermeté à la pensée et, à travers elle, à l’action. Il a ainsi aidé l’institut de l’iconomie à voir clair dans des domaines qu’une imprécision habituelle recouvre d’obscurité : intelligence artificielle, big data, sémantique des entreprises, ingénierie des processus, etc.

Il a apporté par exemple une élucidation des expressions « maîtrise d’ouvrage » et « maîtrise d’œuvre », que nous entendions respectivement comme « client » et « architecte ».

Dans la langue courante et relâchée « œuvre » et « ouvrage » sont pratiquement des synonymes. Dans une langue plus soutenue l’« œuvre » est un produit achevé tandis que l’« ouvrage » est un processus de production (« avoir du cœur à l’ouvrage »). Le « maître d’ouvrage » est ainsi responsable du fonctionnement d’un processus, le « maître d’œuvre » est responsable de la qualité d’un produit.

Chaque direction d’une entreprise est donc à la fois maître d’ouvrage de ses processus et maître d’œuvre de ses produits. En ce qui concerne les systèmes d’information, la DSI d’une entreprise est maître d’œuvre des solutions informatiques qui outillent les processus dont les autres directions sont maître d’ouvrage.

L’érudition de Francis lui permettait de déceler dans mes textes des influences dont je ne me serais jamais aperçu. « Ça, me disait-il, c’est celle de Descartes, ça c’est celle Spinoza, ça c’est celle de Bergson, etc. ». Parfois un texte était mal étayé : alors commençait une discussion serrée, ponctuée d’invitations à la lecture parmi lesquelles sont souvent revenus les Topiques d’Aristote. Finalement nous sommes toujours tombés d’accord après quelques corrections.

Je respectais la générosité de Francis, son exigence intellectuelle, le respect qu’il prodiguait aux personnes que leur éducation a éloignées des joies de l’intellect, comme aussi à celles qui agissent comme des pantins dont la sociologie des pouvoirs tire les ficelles. Je ne l’ai jamais entendu exprimer du mépris ni de la condescendance : chacun lui semblait digne de son attention lucide et souriante.

J’aimais beaucoup Francis, c’était un de mes amis les plus proches. Même si j’en comprends les raisons son départ me navre, comme il navre tous ses amis.

1 commentaire:

  1. Merci pour ce billet plein de justesse et qui m'en apprend beaucoup sur notre compagnon de recherches iconomiques. Francis était l'un des quelques génies, quatre ou cinq, que j'aie eu la chance de croiser au cours de mes études et de ma carrière. Et sa compréhension immédiate de l'essentiel, il la prodiguait avec bonté et discrétion. Il manque au monde.

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