dimanche 20 août 2017

De la main d'œuvre au cerveau d'œuvre

(Contribution au colloque de Cerisy « Qu'est-ce qu'un régime de travail réellement humain ? », 10 juillet 2017.)

Résumé

L'informatisation a suscité l'automatisation des tâches répétitives autrefois accomplies par une main d’œuvre dont les entreprises laissaient les facultés mentales en jachère. L'action productive se partage entre l'automate et l'être humain, ce dernier possédant pour interpréter les cas particuliers et répondre à des incidents imprévisibles un discernement que l'automate ne peut pas exercer.
Le « cerveau d’œuvre » remplace ainsi la main d’œuvre.
Cela implique une transformation des organisations, dont la qualité dépend désormais de la synergie des compétences individuelles : un « commerce de la considération » doit se substituer à la relation hiérarchique. La plupart des entreprises refusent cette transformation qui bouscule leurs habitudes. L'inefficacité massive qui en résulte est l'une des causes de la crise actuelle.

L'entreprise aujourd'hui

Ouvrons les yeux et regardons ce qui se passe. Dans les bureaux le temps de travail des agents se partage entre « l'ordinateur » et les réunions. Dans les usines des robots s’activent et l’essentiel de l'emploi est consacré à leur supervision et à leur maintenance.

Les ordinateurs de bureau, robots et téléphones mobiles (ces derniers étant en fait des ordinateurs mobiles) sont des automates programmables, conçus pour exécuter automatiquement tout ce qu'il est possible de programmer.

La plupart des ménages sont équipés de plusieurs automates : leur ordinateur est relié à l’Internet, parents et enfants possèdent chacun un téléphone mobile, les équipements ménagers – réfrigérateur, machine à laver, aspirateur, cuisinière, téléviseur, chaîne haute-fidélité, etc. – sont informatisés.

L'utilisateur d’un ordinateur accède, sous la seule contrainte de ses habilitations, à la ressource informatique mondiale composée de processeurs, mémoires, logiciels et documents (données, textes, images, vidéos, etc.). L’ensemble des ordinateurs en réseau forme ainsi un automate accessible sans délai perceptible depuis n’importe où, l’automate programmable ubiquitaire (APU).

L'informatisation a ainsi pénétré la vie personnelle comme la vie au travail : elle impose de « savoir vivre avec l'automate1 ». Dans les institutions, dans les entreprises, cette exigence se condense en deux mots : symbiose et synergie.

dimanche 6 août 2017

L’« intelligence artificielle » : option métaphysique, réalité pratique, projet politique

Une « chose qui pense » ?

L'expression « intelligence artificielle » évoque l'image d'une « chose qui pense » : le silicium dans lequel sont gravés processeurs et mémoires, muni d'un programme ad hoc, serait capable de « penser comme un être humain » ou même mieux que lui. Affirmer la possibilité ou la possibilité d’une telle « chose », c’est poser une option que l’on peut qualifier de métaphysique car elle concerne la conception de l’être.

Nombre de personnes insouciantes sautent d’un bond léger le gouffre qui sépare cette option de celles qui, jusqu'alors, donnaient un socle à la représentation du monde. Parmi les êtres vivants, disions-nous en effet, seuls les animaux pensent, et parmi les animaux seuls les humains possèdent une pensée élaborée. Et voilà que surgirait une « chose qui pense » et qui n’est pas même vivante !

S’il est facile de l’imaginer – des œuvres de fiction nous y invitent – il se peut qu’elle soit une chimère, un être que le langage évoque sans que rien de réel ne puisse lui correspondre. Il ne faut pas en effet confondre la réalité d’une image avec la réalité physique et pratique de l’objet qu’elle évoque.

Mais certains agissent et parlent comme s’ils posaient une option métaphysique plus radicale encore que la précédente : rien ne séparerait selon eux l’imaginaire du possible ni le possible du réel : « si je peux imaginer une chose, semblent-ils dire, c’est qu’elle est réelle ».

Les options métaphysiques sont rarement aussi explicites que cela. Elles n’en résistent que mieux à la réfutation et tout en étant implicites elles animent et orientent l’action : elles ont donc des conséquences politiques.

Avant d’en venir à ces conséquences il est salubre d’examiner ce qu’est pratiquement et réellement l’intelligence artificielle aujourd'hui, et de considérer ce que cet examen indique comme possible dans le futur.

mercredi 19 juillet 2017

Pierre Veltz, La société hyper-industrielle, Seuil, 2017

Je recommande ce livre aux dirigeants de l’économie et de la politique, à leurs conseillers et experts, enfin à chacun des « simples » citoyens qui souhaitent comprendre la situation présente de notre société et de notre économie : il présente en effet de façon très claire une synthèse des opportunités et des risques auxquels elles sont confrontées

Le monde qu’il décrit est celui que l’informatisation a fait émerger à partir des années 1970. Le mot « industrie » a changé de sens, la frontière entre l’industrie et les services a disparu. La multiplication des réseaux, plates-formes et robots a introduit des phénomènes inédits, l’emploi a changé de nature, l’organisation du système productif est bouleversée.

Certaines des contraintes que la durée et la distance imposaient naguère à l’action étant effacées, le temps et l’espace ont été transformés : le monde s’organise désormais en pôles et en réseaux, l’innovation se diffuse rapidement, les chaînes de valeur se ramifient en partenariats ou sous-traitances complexes, une concurrence monopolistique se déploie sur le marché mondial.

L’insertion de l’action productive dans les territoires est remodelée car le développement de quelques centres métropolitains contraste avec l’inertie des périphéries. Les inégalités s’accroissent au risque d’un éclatement du lien social.

Le livre se termine par une évocation des atouts que possèdent la France et l’Europe : elles peuvent, à condition qu’elles soient lucides et volontaires, tirer parti des opportunités et contenir les risques que comporte la situation présente.

Je souhaite donc que tout le monde puisse lire et comprendre ce que Pierre Veltz a écrit : il n’a rien oublié ni négligé d’important et la sobre clarté de son écriture met à la portée de chacun le panorama qu’il propose.

mardi 30 mai 2017

L'« intelligence artificielle » dans notre culture

L'« intelligence artificielle » se présente simultanément à l'intellect comme un existant, comme un possible et comme un imaginaire1. Or ce que l'on imagine n'est pas nécessairement possible et il n'est pas certain que ce qui est possible puisse exister un jour.

Le concept de l'« intelligence artificielle » fusionne par ailleurs « intelligence » et « artifice » (ce dernier mot désignant ici l'« informatique » ou l'« ordinateur ») et comme tout concept hybride celui-ci doit être examiné pour s'assurer qu'il ne s'agit pas d'une chimère comme le griffon dont la tête d'oiseau est entée sur le corps d'un lion, ou comme Pégase, le cheval ailé de la mythologie.

Le fait est que l'informatique accroît la portée de l'intelligence et de l'action humaines tout comme l'a fait bien avant elle la notation écrite de la parole, des nombres, de la musique et des mathématiques : l'ordinateur exécute des calculs et déclenche des actions avec une rapidité dont l'être humain est incapable. « Intelligence artificielle » n'est de ce point de vue rien d'autre qu'une expression quelque peu prétentieuse pour désigner l'informatique.
Le pilote automatique d'un avion de ligne reçoit les signaux des capteurs et manipule les ailerons afin de maintenir l'avion dans la position qui économise le carburant, action qui pour un pilote humain serait aussi difficile que de maintenir une assiette en équilibre sur la pointe d'une épingle : c'est un bon exemple de l'élargissement du possible qu'apporte l'informatique.
Alan Turing a cependant énoncé une autre ambition2 : concevoir une « machine qui pense » de telle sorte que l'on ne puisse pas distinguer ses résultats de ceux de la pensée d'un être humain. Or si l'on peut dire qu'un programme informatique « pense », puisqu'il traite les données qu'il ingère pour produire des résultats, il est évident qu'il ne pense pas comme nous. Avec les systèmes experts les informaticiens ont tenté de reproduire la façon dont nous raisonnons en suivant des règles3, mais ils ont rencontré des difficultés car nos règles changent avec la conjoncture et en outre certaines sont implicites.

vendredi 26 mai 2017

80 morts la semaine dernière

L'attentat de Manchester a fait 22 victimes. De nombreux hommages leur sont rendus, l'émotion est forte, la télévision nous montre le chagrin de leurs parents et amis.

La semaine dernière les accidents de la circulation ont tué de l'ordre de 80 personnes en France (4 000 morts par an, cela fait 80 par semaine). Aucun hommage ne leur est rendu et personne n'est ému – sauf bien sûr les parents et amis des victimes, mais leur chagrin n'intéresse pas les médias.

Notre voiture est beaucoup plus dangereuse que le terrorisme. Qui le dit ? Qui le sait ?

dimanche 21 mai 2017

Le 18 brumaire d'Emmanuel Macron

Lors du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799) les soldats de Bonaparte ont chassé les députés de l'assemblée baïonnette au canon. Karl Marx verra dans le coup d'Etat du 2 décembre 1851 « le 18 brumaire de Louis Bonaparte ».

En 2017 il ne s'agit pas d'un coup d'Etat : l'élection du 7 mai a certes été gagnée à la hussarde, mais de façon régulière. Les partis, qui sont moins des lieux de réflexion que des associations de compétition et d'entraide en vue de la notoriété et des places, en restent baba.

Point de baïonnettes, point de répression comme en 1851, et pourtant cette élection pourrait être l'équivalent d'un 18 brumaire car elle semble annoncer une transformation des institutions aussi profonde que celles du Consulat et du Second Empire.

Cette annonce sera-t-elle suivie d'effet ? Nous n'en savons rien et seul l'événement nous l'apprendra. Voici cependant deux pistes qui se présentent à la réflexion.

Turing a-t-il perdu son pari ?

Le « pari de Turing » est souvent évoqué par ceux qui estiment qu'il n'existera bientôt plus de différence perceptible entre l'intelligence de l'ordinateur et celle de l'être humain, dont le cerveau sera alors supplanté par la « machine » car elle est plus rapide et plus fiable que lui. Ils s'appuient ainsi sur un article que peu de personnes ont lu attentivement. Nous reprenons ici l'étude qui se trouve dans De l'informatique, p. 90.

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Dans un article de 1950 qui a eu une immense influence1 Alan Turing a soutenu qu'il était possible de concevoir une expérience montrant que l'intelligence de l'ordinateur ne pouvait pas être distinguée de celle d'un être humain. Le « pari de Turing » a éveillé l'ambition de l'intelligence artificielle.

Pour répondre à la question « est-ce que les machines peuvent penser ? » il faut bien sûr pouvoir faire abstraction de l'apparence physique. Turing propose donc un « jeu de l'imitation » qu'il définit ainsi :
« Le jeu de l'imitation se joue à trois personne, un homme (A), une femme (B) et un interrogateur (C) qui peut être de l'un ou l'autre des deux sexes. L'interrogateur se trouve dans une pièce séparée des deux autres. Le but du jeu est pour l'interrogateur de deviner lequel de ses deux interlocuteurs est un homme et lequel est une femme. Il les désigne par les matricules X et Y ; à l'issue du jeu il dit soit "X est A et Y est B", soit "X est B et Y est A". Il peut poser des questions à A et B (...) Maintenant nous nous demandons "Que peut-il arriver si l'on fait tenir par une machine le rôle de A dans ce jeu ?" Est-ce que l'interrogateur se trompera aussi souvent que lorsque la partie se joue entre un homme et une femme ? Ces questions remplacent notre question initiale, "Des machines peuvent-elles penser?" (...) Je crois que dans cinquante ans environ il sera possible de programmer des ordinateurs ayant une mémoire de l'ordre de 109 de telle sorte qu'ils jouent tellement bien au jeu de l'imitation qu'un interrogateur moyen n'aura pas plus de 70 chances sur cent de les identifier de façon exacte après les avoir questionnés pendant cinq minutes. (...) La seule façon satisfaisante de prouver cela, c'est d'attendre la fin du siècle et de faire l'expérience que je viens de décrire. »
Pour comprendre la nature du test de Turing, il faut réfléchir un instant à son énoncé. Si la différence entre A et B est évidente, l'interrogateur ne se trompera jamais : la probabilité qu'il ne fasse pas d'erreur est donc égale à 1. Si la différence entre A et B est insensible, l'interrogateur se trompera une fois sur deux (il faut supposer qu'en cas de doute il tire sa réponse à pile ou face) : la probabilité qu'il ne fasse pas d'erreur est alors égale à 0,5. Le test peut donc être caractérisé par la fréquence des résultats exacts, qui appartient à l'intervalle [0,5 , 1].

Turing ne dit pas que le test sera réussi si cette fréquence est de 0,5, valeur qui correspond au cas où l'on ne pourrait absolument pas distinguer l'ordinateur de l'être humain : il dit que le test sera réussi si cette fréquence est comprise dans l'intervalle [0,5 , 0,7], c'est-à-dire si l'interrogateur a confondu l'ordinateur avec un être humain dans au moins 30 % des cas.

Echelle du pari de Turing
Ce test est peu exigeant : il ne dure pas plus de cinq minutes et le seuil d'efficacité est modeste. Il est donc audacieux de prétendre qu'une telle expérience, si elle réussissait, autoriserait à affirmer que des machines puissent penser.

dimanche 7 mai 2017

L'iconomie et l'entreprise « libérée »

Les travaux sur l'iconomie ont fait apparaître la nécessité d'un « commerce de la considération » et précisé les exigences qui s'imposent à l'entreprise libérée :
  • la considération est le respect en action. Elle se définit ainsi : « écouter celui qui parle en faisant un effort sincère pour comprendre ce qu'il veut dire » ;
  • le commerce de la considération est un échange équilibré : on amorce ce commerce en offrant sa considération, on le rompt si l'on ne reçoit pas en retour une considération équivalente ;
  • l'automatisation des tâches répétitives fait que l'emploi est passé de la main d'oeuvre au cerveau d'oeuvre, auquel l'entreprise confère un droit à l'initiative et délègue des responsabilités ;
  • l'emploi du cerveau d'oeuvre nécessite que l'entreprise reconnaisse et cultive la compétence de ses agents ;
  • la délégation de responsabilité n'est supportable pour un agent que si elle est accompagnée de la délégation d'une légitimité (droit à l'erreur, droit à l'écoute) bien proportionnée à sa responsabilité ;
  • un cerveau humain ne peut d'ailleurs fonctionner que s'il sait pouvoir se faire entendre : il s'éteindra bientôt chez un concepteur dont les avis et alertes ne sont pas entendus, chez un agent de la première ligne dont les comptes rendus tombent dans le vide ;
  • la légitimité cesse donc d'être le monopole des managers et dirigeants : la relation hiérarchique, qui sacralise la fonction de commandement, est remplacée par une animation.
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dimanche 30 avril 2017

Quatre techniques pour innover

Si vous examinez les projets informatiques présentés par des start-ups qui sollicitent aujourd'hui un capital, un crédit ou une subvention, vous verrez qu'ils s'appuient souvent, dans des proportions diverses, sur une combinaison des quatre techniques suivantes :
  • l'intelligence artificielle ;
  • le big data ;
  • la blockchain ;
  • et, plus rarement, l'Internet des objets.
Ces techniques sont-elles vraiment celles qui offrent aujourd'hui à l'innovation les meilleures perspectives, ou bien s'agit-il d'un phénomène de mode ? Les deux à la fois, sans doute.

Quoiqu'il en soit, j'ai cherché à les connaître. Voici donc des liens vers quatre études qui présentent ce que j'en ai compris, leur lecture aidera à "se mettre dans le coup" certains de ceux qui n'y sont pas déjà :
  1. L'intelligence artificielle ;
  2. Le big data ;
  3. La blockchain ;
  4. L'Internet des objets.
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Comprendre l'intelligence artificielle

L'intelligence artificielle fait exécuter par l'informatique des opérations que l'être humain réalise naturellement : reconnaître un visage, transcrire une parole vocale en parole écrite1, jouer aux échecs, trier des messages2, détecter des comportements suspects ou des fraudes, etc. La puissance de l'ordinateur (mémoire, rapidité) lui permet de les accomplir avec une performance hors de la portée de l'intelligence humaine.

Chacune de ces opérations consiste en un classement : un visage est classé sous l'identité d'une personne ; un message est classé dans le dossier des spams ; une parole vocale est classée sous un mot écrit ; le prochain coup, aux échecs, est classé comme « meilleur coup possible », etc.

Il faut, pour pouvoir classer un être, disposer a priori d'une nomenclature3 qui définisse des classes. Dans la vie courante chacun de nous utilise plusieurs nomenclatures : lorsque nous rencontrons une personne, nous nous comportons envers elle en fonction de la catégorie psychosociologique dans laquelle nous la rangeons selon son âge, son habillement, son langage, etc. Lorsque nous sommes au volant nous inférons le comportement prévisible des autres conducteurs selon leur apparence et celle de leur voiture, etc. : nous interprétons ainsi des symptômes pour parvenir à un diagnostic.

L'ensemble des nomenclatures présentes dans l'intellect d'une personne constitue la grille conceptuelle (ou « grille » tout court) à travers laquelle elle se représente le monde tel qu'elle le voit4.

Dans le langage courant, « classement » et « classification » sont parfois synonymes et il en est de même pour « nomenclature » et « classification ». Pour la clarté des idées nous donnons ici à chacun de ces mots un sens précis :
  • une nomenclature est la partition d'un domaine de connaissance en « classes » à chacune desquelles est associé un nom ou un code : « nomenclature des activités industrielles », « nomenclature des êtres vivants », etc. ;
  • le classement est l'opération qui range un individu dans une classe d'une nomenclature existante : la personne qui dit « cet arbre-là est un mélèze » range un arbre dans la classe « mélèze » d'une nomenclature des arbres ;
  • la classification est l'opération qui crée la nomenclature d'un domaine de connaissance.

Intelligence artificielle = analyse discriminante

La statistique a systématisé cette démarche de classement avec diverses méthodes d'analyse discriminante:
  • l'analyse factorielle discriminante5 procure les combinaisons linéaires de symptômes qui distinguent au mieux les diagnostics ;
  • une machine à vecteurs de support (Support Vector Machines, SVM) indique la frontière, éventuellement sinueuse, qui sépare au mieux les diagnostics dans le nuage de points représentant les individus dans l'espace des symptômes ;
  • un réseau neuronal est un ensemble d'algorithmes communiquant par des liaisons, nommées « synapses », dont la pondération non linéaire tâtonne jusqu'à ce que l'interprétation des symptômes soit conforme au diagnostic.

Un réseau neuronal est une « boîte noire » : personne ne peut expliquer pourquoi il est arrivé à telle ou telle conclusion. Cela contrarie les esprits logiques et certains praticiens jugent d'ailleurs les SVM plus efficaces que les réseaux neuronaux. D'autres ont l'opinion contraire, d'autres encore estiment que la meilleure méthode s'appuie sur une combinaison des deux6.

Nous laisserons les experts à leurs controverses pour retenir que ce que l'on nomme « intelligence artificielle » est essentiellement l'application d'une technique statistique, l'analyse discriminante : quelle que soit la méthode qu'elle emploie, elle s'appuie en effet sur la théorie statistique et sur l'informatique complétées (et parfois compliquées) par l'ingéniosité et l'empirisme des praticiens.

Dire que « l'intelligence artificielle, c'est de l'analyse discriminante » suffit, semble-t-il, pour la situer du point de vue des intentions confrontées aux possibilités techniques et aux risques éventuels qui les accompagnent, et aussi pour éviter les analogies hasardeuses que l'expression « intelligence artificielle » a suggérées à certains penseurs.

jeudi 27 avril 2017

Diverses formes de trahison

Il existe plusieurs façons de trahir son pays.

On pense immédiatement aux profiteurs et aux prédateurs : aux dirigeants qui, comme Carlos Ghosn, s'octroient des rémunérations dont le montant annuel est celui d'un bon patrimoine ; aux politiques qui, fascinés par le niveau de vie de ces dirigeants, se procurent des rémunérations annexes en tirant parti de leur fonction et en cédant aux lobbys ; aux entreprises qui, pratiquant l'évasion fiscale nommée pudiquement « optimisation », profitent de la qualité des équipements et services publics sans vouloir contribuer à leur financement ; aux aventuriers qui, comme Patrick Drahi, empruntent pour s'emparer d'entreprises auxquelles ils font porter ensuite le poids de la dette ; aux banques enfin, qui pratiquent à grande échelle une prédation sur le système productif et vendent aux fraudeurs le service de blanchiment de leurs gains.

Mais il existe d'autres formes de trahison. Des intellectuels et gens des médias, cultivant un désespoir à la mode, parlent de notre prétendue « décadence », de notre prétendue « insécurité », alors que l'histoire montre que la France n'a jamais connu une telle sécurité et que si le PIB croît plus lentement que naguère, il ne recule pas. Des économistes et des philosophes militent contre le « capitalisme » et pour une « décroissance » dont les conséquences personnelles les contrariraient à coup sûr. Des « penseurs » comme les auteurs de L'insurrection qui vient et autres partisans de la « Nuit debout » militent pour la destruction du « système », c'est-à-dire de nos institutions et de notre Etat. Le respect dû à l'être humain quel que soit son sexe est caricaturé par des nouveautés linguistiques grimaçantes (« celles et ceux », etc.) qui déteriorent notre langue maternelle, le français. Cette langue, des universitaires et des chercheurs l'abandonnent pour ne plus parler et écrire qu'en mauvais anglais au détriment de la qualité de leur pensée.

Le « peuple », que certains semblent vouloir diviniser, trahit lui aussi à sa façon. Dans mon coin de province des personnes qui vont consulter à l'hôpital, et qui seraient parfaitement capables de conduire leur voiture, prennent le taxi remboursé par la sécurité sociale « parce qu'elles y ont droit » : notre République, œuvre de notre histoire, est considérée comme une vache à lait et non comme le patrimoine commun des citoyens. Un gamin sympathique à qui je demande « ce qu'il compte faire quand il sera grand » répond « je serai chômeur ». Je vois dans les cafés des affiches de films, C'est assez bien d'être fou et Vorem rien foutre al pais : ces films sont peut-être excellents mais leurs titres, accompagnés d'autres affiches qui proclament « non au nucléaire », « non au gaz de schiste », etc., deviennent les slogans d'un programme destructeur.

mardi 25 avril 2017

La blockchain dans l'iconomie

L'iconomie est le schéma, ou modèle, d'une société et d'une économie qui, par hypothèse, s'appuient efficacement sur la ressource informatique. Ce modèle, qui met en évidence les conditions nécessaires de l'efficacité, pose à l'horizon du futur un repère propre à orienter la stratégie des entreprises et des institutions.

La perspective de l'iconomie peut éclairer celle de la blockchain elle-même, tout en offrant un point de vue qui permet de faire abstraction des débats techniques actuels (sur la taille optimale des blocs, sur le choix entre « preuve de travail » (prof of work) et « preuve d'enjeu » (proof of stake) pour la rémunération des « mineurs » (miners) ou des « forgeurs » (minters), sur le contenu et le fonctionnement des « contrats intelligents » (smart contracts), etc.).

Les traits essentiels de l'iconomie sont les suivants1 :
  • les tâches répétitives physiques et mentales sont automatisées ;
  • chaque produit est diversifié en variétés destinées à un segment des besoins ;
  • chaque variété d'un produit est un assemblage (package) de biens et de services élaboré par un réseau de partenaires ;
  • chaque entreprise vise à conquérir un monopole temporaire.

Cette courte description fait immédiatement apparaître des domaines d'application de la blockchain : coopération au sein d'un réseau de compétences, ingénierie d'affaire autour des partenariats, cohésion de l'assemblage de biens et de services.

S'agissant de prospective il faut considérer ici la génération de blockchain aujourd'hui la plus avancée, dite 3.0, qui est celle des « contrats intelligents » (smart contracts) et englobe les fonctionnalités des générations 1.0 (réalisation et conservation de paiements en devise numérique) et 2.0 (stockage des traces de transactions portant sur des actifs)2. Nous n'imaginons pas ici par anticipation une future génération 4.0.

lundi 24 avril 2017

Lendemain de premier tour

Toute élection présidentielle est un saut dans l'inconnu. Quoique l'on puisse dire, on ne vote pas pour un "projet", car on sait qu'il sera oublié après l'élection. On vote pour un style qui annonce une orientation, une attitude, que l'on espère à la hauteur de la fonction et des défis qu'elle comporte. Cette évaluation intuitive et globale des divers candidats est sans doute plus fiable que celle qui s'appuie sur la lecture de leur "programme".

Les défis sont nombreux. L'un est la "malédiction de l'Elysée", une perte du sens des réalités, du contact avec les choses et les personnes : c'est la rançon du mode de vie qui suit l'accès à la fonction suprême.

L'autre est le ressentiment, la haine, qui s'éveillent dans le cœur des "politiques" envers un nouveau venu qui, loin de se laisser bizuter par les anciens, leur a raflé le prix d'excellence. Ils vont vouloir le lui faire payer en l'assassinant, au moins politiquement et fût-ce en se suicidant eux-mêmes.

Sa victoire face à Marine Le Pen est certaine mais on a tort de faire du Front national un épouvantail : l'orientation qu'il incarne étant une composante de notre histoire, il faut la connaître et la comprendre - ce qui ne veut pas dire qu'on l'approuve !

Cette orientation est, sous le masque d'une adhésion de façade à notre République, celle de la réaction anti-républicaine qui a inspiré la restauration sous Charles X, la collaboration avec l'Allemagne nazie sous Pétain, le putsch des généraux à Alger en 1961, et qui inspire encore une admiration nostalgique pour les régimes de Franco et de Salazar. La diaboliser, dire que l'on en a peur, lui opposer un "non" sans discussion, tout cela ne fait que lui donner plus de prestige.

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En regardant hier soir Emmanuel Macron j'ai pensé à Bonaparte et à Gorbatchev.

dimanche 16 avril 2017

Boycottons les « revues à comité de lecture » !

Je ne me suis jamais soucié de publier dans des revues à comité de lecture et si cela m'arrive, c'est par accident. Mes écrits sont en effet destinés à des lecteurs et non à des algorithmes qui classent les chercheurs selon le nombre de leurs publications dans des revues jugées crédibles.

Ce système pervers encourage la paresse et la fraude. La paresse, puisqu'il permet de classer les chercheurs sans jamais devoir lire leurs textes. La fraude, qui se manifeste dans des tactiques pour multiplier le nombre des articles et obtenir de nombreuses citations, au prix parfois d'une tricherie sur la qualité des résultats présentés : le « publish or perish » incite à la malhonnêteté.

Lorsque j'étais chercheur à l'INSEE un collègue m'a décrit ces tactiques qu'il utilisait habilement. Il m'a semblé impossible de concilier, avec la qualité de la recherche et la liberté de la pensée, le temps et l'attention que ces tactiques exigent, le conformisme aussi auquel il faut se plier pour séduire un de ces fameux « comités de lecture ». J'ai donc décidé de n'avoir aucune complicité, aucune complaisance avec ce système.

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jeudi 30 mars 2017

Citations utiles

Voici une petite collection de citations qui illustrent les raisonnements sur l'informatisation et les systèmes d'information :

« Fondamentalement, l’ordinateur et l’homme sont les deux opposés les plus intégraux qui existent. L’homme est lent, peu rigoureux et très intuitif. L’ordinateur est super rapide, très rigoureux et complètement con » (Gérard Berry, professeur d'informatique au Collège de France, entretien avec Rue89, 26 août 2016).

« The hope is that, in not too many years, human brains and computing machines will be coupled together very tightly, and that the resulting partnership will think as no human brain has ever thought and process data in a way not approached by the information-handling machines we know today » (Joseph Licklider, « Man Computer Symbiosis », IRE Transactions on Human Factors in Electronics, mars 1960).

« [The IBM machine] was anything but intelligent. It was as intelligent as your alarm clock. A very expensive one, a $10 million alarm clock, but still an alarm clock. Very poweful -- brute force, with little chess knowledge. But chess proved to be vulnerable to the brute force: it could be crunched once hardware got fast enough and databases got big enough and algorithms got smart enough » (Gary Kasparov et Mig Greengard, Deep Thinking: Where Machine Intelligence Ends and Human Creativity Begins, Public Affairs, 2017).

« The strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017).

« In mathematics we are usually concerned with declarative (what is) descriptions, whereas in computer science we are usually concerned with imperative (how to) descriptions » (Harold Abelson et Gerald Jay Sussman, Structure and Interpretation of Computer Programs, MIT Press, 2001, p. 22).

« La culture s'est constituée en système de défense contre les techniques ; or, cette défense se présente comme une défense de l'homme, supposant que les objets techniques ne contiennent pas de réalité humaine. Nous voudrions montrer que la culture ignore dans la réalité technique une réalité humaine, et que, pour jouer son rôle complet, la culture doit incorporer les êtres techniques sous forme de connaissance et de sens des valeurs » (Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 1958, p. 9).

« L'information n'est pas une chose, mais l'opération d'une chose arrivant dans un système et y produisant une transformation. L'information ne peut pas se définir en dehors de cet acte d'incidence transformatrice et de l'opération de réception » (Gilbert Simondon, Communication et information, Les éditions de la transparence, 2010).

« Au-dessus de la communauté sociale de travail, au delà de la relation interindividuelle qui n'est pas supportée par une activité opératoire, s'institue un univers mental et pratique de la technicité dans lequel les êtres humains communiquent à travers ce qu'ils inventent. L'objet technique pris selon son essence, c'est-à-dire en tant qu'il a été inventé, pensé et voulu, assumé par un sujet humain, devient le support et le symbole de cette relation transindividuelle » (Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 1958, p. 335).

« C'est la culture qui gouverne l'homme, même si cet homme gouverne d'autres hommes et des machines. Or, cette culture est élaborée par la grande masse de ceux qui sont gouvernés ; si bien que le pouvoir exercé par un homme ne vient pas de lui à proprement parlé, mais se cristallise et se concrétise seulement en lui : il vient des hommes gouvernés et y retourne » (Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 1958, p. 207).

« Un professeur de l'ESCP a fait une étude sur près de 300 entreprises dans le monde. Il démontre que 9 % des collaborateurs s'arrachent pour faire avancer les choses, 71 % n'en ont rien à faire et 20 % font tout pour empêcher les 9 % précédents d'avancer » (Georges Epinette, Antémémoires d'un dirigeant autodidacte, Cigref-Nuvis, 2016, p. 24).

« Les approches bureaucratiques ignorantes de la nature du travail cherchent à éliminer toute pensée, activité coûteuse dont la rentabilité n'est pas immédiatement perceptible. D'où l'échec que le « perfectionnement » des procédures ne fera qu'amplifier. L'application trop systématique d'idées parfaitement logiques peut engendrer des catastrophes »(Laurent Bloch, Systèmes d'information, obstacles et succès, Vuibert, 2005).

« Jean-Paul Sartre ne s'est jamais résigné à la vie sociale telle qu'il l'observait, telle qu'il la jugeait, indigne de l'idée qu'il se faisait de la destination humaine (...) Nous avions tous deux médité sur le choix que chacun fait de soi-même, une fois pour toutes, mais aussi avec la permanente liberté de se convertir. Il n'a jamais renoncé à l'espérance d'une sorte de conversion des hommes tous ensemble. Mais l'entre-deux, les institutions, entre l'individu et l'humanité, il ne l'a jamais pensé, intégré à son système » (Raymond Aron, Mémoires, Robert Laffont, 2010 p. 954).

« L’entreprise n’obéit pas uniquement à une rationalité marchande. En externe, elle intervient bel et bien sur différents marchés à la recherche de profits pécuniaires, selon la loi de l’offre et de la demande. Mais, en interne, elle est avant tout un collectif humain assujetti à un mode singulier d’exercice du pouvoir, le management, forgé précisément en réaction aux mécanismes de coordination par le marché. La gestion peut être mise au service du capitalisme, cela n’affecte pas substantiellement sa nature non marchande » (Thibault Le Texier, Le maniement des hommes, essai sur la rationalité managériale, La découverte, 2015).

jeudi 2 mars 2017

Un robot n'est pas une personne, une personne n'est pas un robot

Mon ami Pierre Berger n'est pas d'accord avec ce que j'ai écrit dans « Taxer les robots serait une faute historique » : « on peut très bien considérer, dit-il, qu'un robot a une intention propre. N'importe quel objet physique a une intention propre : continuer d'exister ou de se mouvoir selon les lois de Newton... »

Selon Pierre Berger des choses (une pierre, une goutte d'eau, etc.) peuvent avoir des intentions et donc penser : la « chose qui pense » étant pour lui une réalité (alors qu'elle est pour moi une chimère), il ne peut pas concevoir ce qui distingue un robot d'une personne.

Chacun est libre de choisir la façon dont il voit le monde et l'animisme, qui attribue une âme aux choses, enchante l'imagination poétique et la rêverie. Je ne critiquerai donc pas le point de vue de Pierre Berger mais il me semble qu'il l'empêche de voir certaines choses.

Le fait est que les systèmes d'information ont fait apparaître un être nouveau dans les institutions : l'« être humain augmenté », désormais porteur de la compétence individuelle et qui résulte de la symbiose de la personne et de l'automate, ordinateur ou robot.

Pour réussir cette symbiose les institutions doivent savoir organiser l'action conjointe de la personne et de l'automate en attribuant à chacun des deux les tâches qu'il fait mieux que l'autre : tandis que notre cerveau sait interpréter des situations particulières, se débrouiller devant l'imprévu, concevoir des idées et des choses nouvelles, l'automate exécute plus vite et plus exactement que nous ne pouvons le faire la suite d'instructions que comporte son programme.

Les systèmes d'information organisent en outre le réseau qui assure la synergie des compétences individuelles. Cette synergie, qui procure son efficacité à l'action collective, ne peut s'instaurer que si les organisateurs tiennent compte du fait que chacune des compétences individuelles résulte de la symbiose d'une personne et de l'automate.

Pour pouvoir réussir cette symbiose il faut savoir penser ce qui distingue l'automate et la personne mais qui est invisible si l'on postule que l'automate est une personne, car alors on ne peut plus concevoir en quoi ils diffèrent.

Si l'on nie la différence entre le robot et la personne, il sera en outre naturel de considérer les personnes comme des robots et donc d'attendre d'elles qu'elles agissent en exécutant un programme. C'est ce que font les entreprises qui téléguident l'action de leurs agents en l'enfermant dans des consignes détaillées et strictes : elles croient qu'ils répugneraient à prendre des initiatives, à faire preuve de créativité et de responsabilité, etc., alors qu'en fait c'est elles qui sont incapables de leur déléguer la légitimité qui le permettrait.

C'est ainsi que l'on rencontre, derrière les guichets de la SNCF, des impôts, de la sécurité sociale, des banques, etc., des agents auxquels un système d'information interdit d'user de leur bon sens en face du client qui présente un cas particulier. Ces institutions tournent le dos à l'efficacité en gaspillant une ressource naturelle, l'intelligence de leurs agents.

Les régimes totalitaires ont assimilé les personnes aux machines : ils ont ambitionné de créer un « homme nouveau » qui comme elles serait puissant, précis, infatigable et impitoyable. Ceux qui assimilent aujourd'hui les robots aux personnes, et donc les personnes aux robots, annoncent le retour de ce totalitarisme.

lundi 20 février 2017

L'iconomie

(Ce texte est une annexe à la Lettre ouverte aux candidats à l'élection présidentielle).

Le « numérique », le « cyber », l'« intelligence artificielle », le « big data », l'« internet des objets », etc., sont autant de manifestations de l'informatisation. L'iconomie est le schéma d'une société et d'une économie informatisées par hypothèse efficaces.

Ce schéma offre un repère pour orienter la politique économique de l'État et la stratégie des entreprises. L'institut de l'iconomie s'emploie à le développer afin de mettre en évidence les conditions nécessaires de l'efficacité. En voici les principaux éléments :

Cerveau d’œuvre

* Dans l'iconomie les tâches répétitives physiques ou mentales sont automatisées.

* L'activité des agents se concentre sur les tâches qui exigent créativité et discernement : conception des produits et ingénierie de leur production d'une part, services aux consommateurs et utilisateurs d'autre part.

* La conception et la programmation des automates, activités humaines, accumulent une « intelligence artificielle » que le système d'information associe dans l'action productive aux initiatives des agents. L'« être humain augmenté », unité de base des organisations, s'appuie ainsi sur la synergie du cerveau humain et de la ressource informatique.

* La main d'oeuvre est remplacée par le cerveau d'œuvre auquel l'entreprise reconnaît la légitimité (droit à l'erreur, droit à l'écoute) qui correspond aux responsabilités qu'elle lui délègue. L'iconomie est une économie de la compétence et la synergie des compétences individuelles s'appuie sur le système d'information.

Monopoles temporaires

* Les contraintes qu'imposent l'espace et le temps sont pratiquement abolies car le manteau de la ressource informatique s'étend instantanément sur le monde entier.

* L'iconomie est une économie de la qualité, la concurrence se faisant selon le rapport « qualité subjective/prix ». Le marché de chaque produit obéit au régime de la concurrence monopolistique : chaque entreprise définit les attributs qualitatifs de son produit afin de conquérir un monopole temporaire sur un segment mondial des besoins.

* Chaque produit est un assemblage de biens et de services, ou de services seulement. La plupart des produits sont élaborés par un partenariat d'entreprises. Le système d'information assure la cohésion des biens et services ainsi que l'interopérabilité du partenariat. La qualité d'un produit dépend principalement de celle des services qu'il comporte.

* Alors que les besoins des consommateurs et utilisateurs peuvent être saturés en termes de quantité, ils n'ont aucune limite en termes de qualité : le potentiel de la croissance qualitative est donc illimité. Elle respecte les exigences de l'écologie.

* Le système éducatif s'ajuste avec souplesse pour former les compétences nécessaires à la conception des produits et à la qualité des services. Il accorde une place importante à l'enseignement de l'informatique.

* Le plein emploi étant assuré, la société s'appuie sur une classe moyenne nombreuse.

Régulation des risques

* L'essentiel du coût de production des biens réside dans la conception et la programmation des automates. Cet investissement étant effectué avant que le produit ne soit mis sur le marché, l'iconomie est l'économie du risque maximum.

* La régulation de l'iconomie maîtrise la violence de la concurrence monopolistique et anime la croissance qualitative en réglant la durée des monopoles temporaires.

Lettre ouverte de l'institut de l'iconomie aux candidats à l'élection présidentielles

La robotisation, l'automatisation et leurs effets sur l'emploi sont au centre des préoccupations actuelles. Ils sont aussi au cœur des réflexions de notre institut. Nous croyons utiles de les partager avec vous.

Toutes les tâches répétitives ont vocation à être automatisées, qu'elles soient physiques ou intellectuelles. Il ne faut pas le regretter : n'a-t-on pas déploré l'aliénation du travailleur contraint de répéter indéfiniment un même geste ?

Le travail humain va se focaliser sur ce qui n'est pas automatisable : travail technique (concevoir les produits, organiser leur production) et aussi travail relationnel car plus la production est automatisée, plus le besoin de relations interpersonnelles se fait ressentir. L'entreprise doit donc savoir entretenir avec ses clients une relation de personne à personne.

Par ailleurs la compétitivité se conquiert désormais par la qualité du produit, plus précisément par son rapport « qualité subjective/prix ». Cela ouvre à l'économie une perspective de croissance car si les besoins du consommateur sont limités en termes de quantité on ne peut assigner aucune limite à son exigence de qualité, d'adéquation du produit à ses besoins1.

De ce point de vue la France dispose d'un avantage qu'elle n'a pas su exploiter pleinement jusqu'à présent : elle a auprès des autres nations l'image d'un pays attentif à la qualité.

La qualité des services étant une composante essentielle de la qualité des produits, il faut former la compétence relationnelle, la reconnaître et la rémunérer convenablement.

Qualité des produits, qualité des services, respect envers les compétences : bien comprises, ces orientations peuvent permettre à la France d'atteindre le plein emploi de sa force de travail et de restaurer sa balance commerciale.

Elles font appel à un sentiment très présent chez les Français et sur lequel un responsable politique doit savoir s'appuyer : la dignité professionnelle du travailleur.
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1 La qualité est désormais mesurable (Vincent Lorphelin, La république des entrepreneurs, Fondapol, 2017).

Taxer les robots serait une faute historique

Taxer les robots pour protéger l'emploi semble une idée naturelle puisque le robot travaille à la place des êtres humains auxquels il se substitue. Elle est soutenue par Bill Gates, elle paraît avoir convaincu une majorité des Français.

Cependant les taxes sur le travail sont la contrepartie de prestations sociales (retraite, chômage, santé) qui n'ont aucun sens s'agissant des robots. Taxer les robots viole d'ailleurs un principe de la fiscalité : l'impôt porte sur la richesse que crée une entreprise et non sur ses équipements.

Automatiser les tâches répétitives fait passer de la main d'œuvre au cerveau d'œuvre qui implique des compétences, une formation et une organisation nouvelles. Ceux qui disent qu'il faut limiter le nombre des robots pour « protéger l'emploi » tentent donc, comme les luddites en 1811-1812, de perpétuer une forme de travail devenue obsolète. Or la France est en retard : elle ne possède que 125 robots pour 10 000 salariés dans l'industrie alors que l'Allemagne en compte 4371. Il n'est pas opportun de freiner son investissement.

Plus profondément, ceux qui voient dans le robot un travailleur semblable à l'être humain sont proches du mouvement d'idées qui postule que l'« intelligence artificielle » possède les mêmes aptitudes que l'intelligence humaine. Le robot serait une « chose qui pense », chimère qu'il est facile d'imaginer mais dont il est osé d'espérer la réalisation.

Ce mouvement d'idées s'exprime dans un rapport présenté au Parlement européen et qui propose de considérer les robots comme des personnes dotées de droits, devoirs et responsabilités. Or tandis que l'action d'une personne exprime des intentions et des valeurs un robot n'a pas d'intention propre : son action exprime les intentions et valeurs de la personne qui l'a programmé, dont elle engage la responsabilité.

L'iconomie fait apparaître un être nouveau, l'« être humain augmenté », doté de facultés inédites et capable d'actions auparavant impossibles2. L'avenir n'appartient ni à l'automatisation absolue, ni au maintien de formes d'emploi obsolètes, mais à la symbiose de l'être humain et de l'automate informatique.

Pour la réussir il faut avoir conscience de leur différence, percevoir ce que chacun peut faire mieux que l'autre afin de les articuler raisonnablement. Voir dans le robot un équivalent du travailleur humain et le taxer en conséquence, c'est inhiber et retarder les apports de cette symbiose.

Taxer les robots serait donc une faute historique.
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1 World Robotics, International Federation of Robotics, 2016.
2 « The strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers. » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017).

mardi 24 janvier 2017

Les informaticiens et les systèmes d'information

Certains informaticiens s'intéressent aux systèmes d'information, d'autres non.

Il m'est arrivé de participer à des réunions où d'honorables académiciens débattent sur le programme d'un enseignement de l'informatique dans le secondaire. Je leur conseille d'y introduire la conception du système d'information de la classe : gestion d'une bibliothèque de prêt, du cahier de textes, du cahier de notes, de la correspondance avec les parents, documentation des cours, etc.

Cela permettrait aux élèves de voir à quoi l'informatique peut servir. Cette idée est toujours jugée excellente mais elle est oubliée par la suite : je ne la retrouve dans aucun des textes consacrés à ce programme.

La réaction exaspérée d'un de mes amis – grand informaticien qui m'a appris une foule de choses et à qui je dois beaucoup – m'a indiqué la piste d'une explication sur laquelle nous reviendrons.

Le phénomène est général. L'excellent cours d'informatique donné au Collège de France par Gérard Berry ne contient aucune allusion aux systèmes d'information. Donald Knuth ne leur a pas consacré une ligne dans son monumental traité sur l'art de la programmation1. Maurice Nivat, grand théoricien de l'informatique, a été assez modeste pour me dire « ce que tu me dis sur les systèmes d'information est intéressant, je n'y connais rien ». Gilles Dowek et Serge Abiteboul viennent de publier un livre2 où l'expression « système d'information » figure, mais en passant et sans rien en dire.

Ceux des informaticiens qui ignorent les systèmes d'information s'intéressent aux algorithmes, à la structure des langages de programmation, aux compilateurs, à la conception physique et logique des processeurs et des mémoires, aux protocoles des réseaux, à l'« informatique embarquée » qui équipe les avions, automobiles, satellites et, de plus en plus, toutes les machines. Ils ne manquent donc pas de travail, ils font œuvre utile, mais les systèmes d'information sont dans la tache aveugle de leur intellect. Pourquoi ?

vendredi 6 janvier 2017

Anatomie de l'entreprise : pathologies et diagnostic

(Contribution au colloque « Les métamorphoses des relations Etat-Entreprise » le 7 décembre 2016 à l'Institut d'études avancées de Nantes)

L'entreprise est une énigme pour la science économique, la sociologie et le droit1. Cependant elle existe dans sa diversité et sa complexité, et à défaut d'une théorie on peut la prendre à bras le corps pour agir envers elle et avec elle.

C'est un être vivant car on peut lui assigner une date de naissance et elle mourra un jour. Son cycle de vie peut obéir à divers scénarios que nous allons illustrer en déroulant l'un d'entre eux.

Un cycle de vie

L'entreprise est créée par des pionniers qui ambitionnent de changer le monde en y faisant surgir une institution2 nouvelle, leur entreprise, pour offrir un produit auparavant inexistant.

Si elle passe le cap de la mortalité infantile sa taille augmente et, avec elle, sa complexité : elle définit divers niveaux de responsabilité et délimite des directions spécialisées qu'elle doit coordonner. Bientôt les pionniers partent vers d'autres aventures. Ils sont remplacés par des organisateurs qui « rationalisent » l'entreprise.

Supposons que l'entreprise est prospère. La trésorerie s'accumule, il faut des compétences pour la gérer : le pouvoir de décision glisse dans les mains de financiers pour qui le maître mot est « rentabilité », et qui ne voient la physique de l'entreprise – agents, techniques, produits et clients – qu'à travers les comptes. La poursuite de la croissance passe alors par des fusions et des acquisitions.