mardi 8 mars 2016

Histoire de l'iconomie

Pour comprendre ce qu'est l'iconomie, il faut la saisir par ses racines historiques et remonter à des recherches effectuées dans les années 19801 lorsque je dirigeais la mission économique du CNET2.

La fonction de coût d'un réseau a une forme particulière : le coût marginal est nul en dessous du seuil de dimensionnement et il devient infini au delà de ce seuil. Dans les télécoms, le coût d'une communication supplémentaire est négligeable mais le trafic ne peut pas excéder un certain seuil ; dans le transport aérien, le coût d'un passager supplémentaire est négligeable tant qu'il reste des sièges vides, mais un avion plein ne peut pas transporter un passager de plus.

Cette « économie du dimensionnement » est apparue clairement lorsque Christophe Talière et moi avons calculé à Eutelis les fonctions de coût de l'Internet, du réseau des télécoms et du transport aérien.

On retrouve cette fonction de coût dans certains produits, mais avec un dimensionnement infini : programmer un logiciel a un coût, le reproduire en un nombre quelconque d'exemplaires ne coûte pratiquement rien. Il en est de même pour les circuits intégrés. Dans ces deux cas le coût marginal est pratiquement nul, quelle que soit la quantité produite. Cette forme de la fonction de coût se retrouve dans les autres produits à proportion de l'importance qu'y prend l'informatisation.

Celle-ci, s'appliquant progressivement à l'ensemble du système productif, fait émerger selon Bertrand Gille3 le « système technique contemporain » qui a succédé aux alentours de 1975 au système technique fondé sur la mécanique, la chimie et l'énergie et provoqué une « révolution industrielle ».

Lorsque le coût de la production réside dans le coût fixe initial, le travail humain est entièrement consacré à l'accumulation d'un capital fixe, ou « travail mort », tandis que le flux du « travail vivant » est négligeable. J'ai surpris un jour Michel Matheu, du commissariat général du Plan, en disant « le capital est désormais le seul facteur de production4 ».

Michèle Debonneuil et moi avons alors monté à sa demande un groupe de travail dont le rapport a été publié en 1999 sous le titre Economie des nouvelles technologies. Matheu ayant demandé d'approfondir le raisonnement sur le dimensionnement des réseaux, une deuxième édition plus complète a été publiée en 2000 sous le titre e-conomie.

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Ce livre, qui condensait les résultats du groupe de travail du Plan, s'appuyait aussi sur les travaux effectués au CNET et qui avaient conduit à la conclusion suivante : lorsque le coût marginal d'un produit est négligeable, son marché obéit au régime de la concurrence monopolistique ou, plus rarement, à celui du monopole naturel. Il ne peut en aucun cas obéir au régime de la concurrence pure et parfaite car celui-ci ne peut s'établir que lorsque le coût marginal est positif et croissant.

Les travaux du groupe de travail ont fait apparaître le potentiel de violence que comporte la concurrence monopolistique : lorsque tout le coût de production est dépensé avant que la première unité du produit ne soit vendue, le risque de l'entreprise est élevé et elle sera tentée d'user de procédés illicites (corruption, espionnage, etc.) pour le limiter. Par ailleurs, le découpage de l'espace des besoins en zones de monopole à la limite desquelles joue la concurrence par les prix ressemble de façon troublante au découpage du territoire, dans la société féodale, en fiefs à la frontière desquels se menait une guerre.

Pour pouvoir anticiper le futur des « nouvelles technologies », il fallait avoir identifié le ressort de leur dynamique et, en particulier, la dialectique des techniques et des usages : c'est ce que j'ai tenté de faire avec De l'informatique, publié en 2006 et dont le sous-titre est Savoir vivre avec l'automate.

Prédation et prédateurs, publié en 2008, a été consacré à l'élucidation du potentiel de violence évoqué ci-dessus : il fait apparaître les tentations auxquelles la Banque a cédé et qui causeront la crise financière, et aussi le risque d'un retour de la société vers une forme ultra-moderne du régime féodal.

Enfin un roman, Le Parador, publié en 2011, a permis de mettre en scène les personnages de la grande entreprise.

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Laurent Faibis, qui préside l'éditeur d'études économiques Xerfi et qui avait lu e-conomie, m'a demandé en 2012 d'organiser le think tank qui a d'abord été nommé « institut Xerfi » puis, pour éviter des confusions avec l'entreprise, « institut de l'iconomie5 ».

Cet institut rassemble une trentaine de personnes ayant des spécialités diverses : économistes, informaticiens, sociologues, philosophes, historiens, etc. On retrouve dans leurs échanges la richesse (et la difficulté) des diverses dimensions de la société informatisée : ma démarche, académique et rigoureuse mais un peu raide, s'est enrichie à l'écoute de considérations pratiques qui font apparaître toute la complexité du phénomène de l'informatisation.

Ces échanges ont en particulier permis de dégager deux concepts féconds : le cerveau d'oeuvre6 et l'iconomie7. Si le coût marginal est négligeable, c'est parce que toutes les tâches répétitives que demande la production sont automatisées : la main d'oeuvre, qui exécutait de façon réflexe un geste répétitif, est remplacée dans l'emploi par le cerveau d'oeuvre qui se consacre aux tâches non répétitives : conception des nouveaux produits, traitement des cas particuliers et des incidents imprévisibles, etc.

L'institut de l'iconomie a exploré les conséquences de cette évolution en ce qui concerne la perspective de l'emploi, les compétences nécessaires, les exigences qui en résultent pour le système éducatif, la forme que doit prendre l'organisation des entreprises : la relation hiérarchique, qui prévalait lorsque l'essentiel de l'emploi résidait dans la main d'oeuvre, doit faire place à un commerce de la considération.

Les produits de l'iconomie sont des assemblages de biens et de services élaborés chacun par un réseau de partenaires ; le système d'information assure la cohésion de l'assemblage et l'interopérabilité du partenariat ; les services réclament des compétences élevées, et méritent une rémunération raisonnable. Les produits étant diversifiés en variétés adaptées chacune à un segment des besoins, le consommateur est exigeant en ce qui concerne leur qualité – et comme cette exigence n'a pas de limite a priori le plein emploi de la force de travail est possible, mais sous une forme nouvelle.

Si l'économie actuelle s'appuie sur l'informatisation, elle n'a pas atteint l'efficacité dans le système technique contemporain : comme toujours après une révolution industrielle, les habitudes acquises dans le système technique antérieur provoquent des défauts dans les organisations8 : la société traverse une crise de transition.

Il fallait, pour faire apparaître les conditions nécessaires de l'efficacité, montrer ce que pouvait être une société informatisée qui serait par hypothèse efficace : nous avons nommé iconomie le modèle schématique qui déduit, autant qu'il est possible de le faire, les conséquences de ce qui précède.

L'iconomie est donc la représentation de ce que peut être une société informatisée qui a franchi la crise de transition pour parvenir à la maturité : il faut supposer que les comportements des consommateurs, des entreprises et de l'Etat n'y sont plus ceux dont l'inadéquation est, aujourd'hui, la cause immédiate de la crise.

Les contours des institutions (système éducatif, système de santé, système judiciaire, entreprises, territoires, etc.), qui répondaient à la situation créée par le système technique antérieur, sont dans l'iconomie redéfinis pour tirer parti des possibilités qu'apporte l'informatisation et éviter les dangers qui les accompagnent : nous avons engagé une réflexion sur leur mission et leur organisation.

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Ces travaux ont occasionné des publications : à L'iconomie pour sortir de la crise de Christian Saint-Etienne en 2013, iconomie et Philosophie de l'action et langage de l'informatique en 2014, puis L'intelligence iconomique (ouvrage collectif) en 2015, les membres de l'institut de l'iconomie ont ajouté des articles, conférences et vidéos sur Xerfi Canal.

Les travaux de l'institut de l'iconomie sont lus, nous en avons des témoignages. Ils sont cependant rarement cités et encore moins commentés, ni même réfutés. Ce silence s'explique : certaines de nos conclusions dérangent.

Dans l'iconomie, chaque entreprise doit s'efforcer de conquérir une position de monopole sur un segment mondial des besoins, le régulateur devant faire en sorte que ce monopole soit temporaire et ni trop long, ni trop court. Cependant la Commission européenne garde pour référence le régime de la concurrence pure et parfaite, qui est incompatible avec la forme qu'a prise la fonction de coût : ses décisions sont donc, presque toujours, contraires à l'efficacité9.

La concurrence pure et parfaite est aussi la référence des administrations économiques. La tarification au coût marginal, qui est l'une de ses conséquences, ne peut cependant lorsque ce coût est nul se concevoir que si le coût fixe supporté par les entreprises est équilibré par une subvention. L'indépendance des entreprises, qui seule leur permet d'explorer librement ce qu'apportent la nature et la technique, est alors compromise. De façon insidieuse, l'apologie de la concurrence pure et parfaite fait ainsi émerger une bureaucratie dominatrice qui forme, avec l'institution prédatrice qu'est devenue la Banque, une tenaille qui enserre l'économie.

Les économistes connaissent le régime de la concurrence monopolistique mais l'iconomie leur semble trop simple10 : dans un monde que régit le publish or perish il est rentable d'écrire des articles qui décrivent l'une après l'autre les conséquences de l'informatisation, plutôt que les relier toutes à la dynamique qui les explique et, notamment, à la transformation de la fonction de coût.

Le désarroi que cause la crise de transition n'épargne pas les politiques : ils se consacrent gravement à l'« hommage aux victimes », à notre « sécurité », à des problèmes de société réels mais du deuxième ordre, aux symptômes de la crise (chômage, etc.) enfin plutôt qu'à sa cause. On leur dit que la transition énergétique est la « troisième révolution industrielle » alors qu'elle n'est que la réponse, certes nécessaire, à une contrainte. On leur parle du « numérique », qui est la superficie de l'océan de l'informatisation, et personne ne leur parle de l'iconomie alors qu'elle pourrait fournir l'orientation qui leur fait tellement défaut.

Nos travaux seraient sans doute mieux reçus s'ils étaient publiés en anglais par un Américain. Le silence qui les accueille n'est pas surprenant : c'est ce qui arrive aux idées nouvelles dépourvues des oripeaux de la légitimité médiatique et, en outre, quelque peu dérangeantes.

Nous continuerons à les approfondir en l'attente du premier commentaire, de la première réfutation qui amorcera l'avalanche des discussions : elles nous aideront à progresser dans notre compréhension des dimensions anthropologiques de l'informatisation.

(voir Histoire de l'iconomie (suite)).
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1 Avec Patrick Badillo, François du Castel, Michèle Debonneuil, Patrice Flichy, Dominique Henriet, Joseph Monlouis et Pierre Musso.
2 Centre National d'Etudes des Télécommunications.
3 Histoire des techniques, Gallimard, La Pléiade, 1978.
4 Dans la fonction de production q=f(K, L), le capital K est le stock de travail accumulé pour pouvoir produire, L est le flux annuel de travail nécessaire pour produire le flux q de la production.
5 Cet institut est co-présidé par Jean-Pierre Corniou, Vincent Lorphelin, Christian Saint-Etienne et moi-même.
6 Cette expression est due à Jean-Pierre Corniou.
7 Ce mot est dû à Jean-Michel Quatrepoint.
8 L'article consacré aux systèmes d'information dans L'encyclopédie des techniques de l'ingénieur décrit des défauts que l'on constate sur le terrain.
9 Damien Lempereur et Brice Wartel, « Le scandale européen passé inaperçu : comment la Commission étouffe Airbus et Ariane », Le Figaro, 4 mars 2016.
10 Pascal Petit, Croissance et richesse des nations, La Découverte, 2006.

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