samedi 22 février 2014

Ce qui n'est pas mesurable existe quand même

« If you've seen the phrase "if it's not measured, it doesn't exist" one too many times used in a nonironic, unthoughtful way, or even worse if you've said that phrase in a moment of triumphant triviality, then I hope I will convince you to cast a skeptical eye on how math and data are used in business »
(Cathy O'Neil. On Being a Data Skeptic. O'Reilly, 2014).

Notre bien-être, notre santé, nos amours, nos amitiés, la qualité de la nourriture, d'un livre, d'un film ou d'une musique : tout cela se sent, se conçoit, se vit, mais cela ne se mesure pas.

Je rencontre cependant des économistes, sociologues ou autres qui pensent que la démarche scientifique exige de s'appuyer toujours sur des statistiques – ou qui, du moins, se complaisent dans la position intellectuelle apparemment inexpugnable que cette exigence procure. « Si ce n'est pas mesuré, disent-ils, ça n'existe pas. »

J'ai entendu Bart van Ark et Jean-Marc Jancovici prononcer une phrase moins excessive mais qui revient pratiquement au même : « je ne sais pas raisonner sur un phénomène qui n'est pas mesuré ». Ces deux chercheurs font certes œuvre utile en compilant les sources existantes, mais ils font comme si ce que la statistique n'observe pas n'existait pas.

Toutes ces personnes savent pourtant sans doute raisonner, dans leur vie courante, sur des choses non mesurables, mais elles croient devoir mettre une frontière étanche entre la vie courante et la démarche scientifique.

Quand je le leur fais observer, elles protestent : « tu m'attribues un point de vue qui n'est pas le mien », disent-elles. Cela révèle qu'elles n'obéissent pas à l'exigence intime qui infère, de ce que l'on dit et de ce que l'on fait, la logique de ce que l'on pense.

Le fait est que la statistique a une histoire (je lui ai consacré ma thèse). A chaque époque elle observe ce que l'institution statistique a décidé d'observer selon sa conception des priorités, et il peut arriver que cette conception soit en retard sur les besoins de la société. Celui qui enferme sa pensée dans les limites de la statistique est donc semblable à celui qui cherche sa clé sous le réverbère parce que là, au moins, il y a de la lumière.

*     *

Je disais un jour à un ami philosophe les leçons de sociologie que m'inspire mon expérience dans les entreprises. Il s'exclama : « de quel droit dites-vous de telles choses ? ».
Moi : « Je tire simplement les leçons de ce que je vois »
Lui : « C'est un argument d'autorité ! »
Moi : « Non, car je parle de faits que l'expérience peut constater ».

Ce philosophe croyait apparemment que la pensée n'a le droit de s'exprimer que sous la forme de citations ou de commentaires des auteurs dont le star system universitaire a reconnu l'importance : on n'aurait pas le droit parler de sociologie sans citer Durkheim ou Weber, des entrepreneurs sans mentionner Schumpeter, de l'innovation si l'on n'évoque pas le coefficient de Solow ou la croissance endogène de Romer, etc.

Rien n'est pourtant plus important que de penser sa vie, de tirer les leçons de l'expérience personnelle, d'user de ce bon sens que des philosophes qualifient sottement de vulgaire.

Cette pensée, cette expérience, ce bon sens sont certes toujours perfectibles. La lecture des bons auteurs les enrichit, la statistique les éclaire : la pensée personnelle se nourrit de ce que les autres ont pensé ou mesuré. Mais elle est libre d'explorer, fût-ce en tâtonnant, des territoires qu'aucun penseur n'a encore visités, qu'aucune statistique n'a encore mesurés.

Galilée, qui accordait tant d'importance aux nombres, n'attendait pas de disposer de mesures lorsqu'il observait les planètes à travers la lunette qu'il avait fabriquée : il les voyait et il disait ce qu'il avait vu. Ceux dont la pensée restait prisonnière d'Aristote refusaient de l'écouter.

Ceux dont la pensée reste prisonnière de la statistique, ou des auteurs du programme, ne veulent pas entendre le témoignage de ceux qui ont vu des choses qui existent, mais que ni la statistique ni les auteurs consacrés n'éclairent.

*     *

J'ai vu dans les entreprises les effets économiques et anthropologiques de l'informatisation. Elle a transformé la nature : ceux qui l'ignorent ne peuvent donc pas comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Un de mes amis ne partage pas cette opinion. Il pense que seuls importent les effets de la consommation d'énergie sur le climat, il ne veut voir dans l'informatique que le fait qu'elle consomme de l'énergie. Pour le reste, « le débat ne peut pas être mené, m'écrit-il, parce que les bases normatives et quantitatives du débat n'existent pas ».

Une vigie, placée en un point d'observation privilégié, voit que le navire s'approche d'une terre nouvelle entourée d'écueils dangereux. Elle les signale mais on refuse de l'écouter parce que son propos ne s'appuie ni sur des « bases normatives et quantitatives », ni sur l'autorité des auteurs reconnus. Il y a de quoi enrager.

7 commentaires:

  1. Cher Michel, une question me tarabuste (qui a peut-être déjà été répondue, et qui excusez-moi, n'a aucun rapport avec ce billet) pourquoi avoir passé votre blog chez Google ?

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    1. J'ai démarré volle.com en 1998 en utilisant Facebook. J'ai cherché en 2009 une plate-forme qui permette aux lecteurs de déposer leurs commentaires. J'ai choisi blogspot parce que son utilisation m'a semblé simple, et non par amour pour Google.
      On trouve la liste de tous les textes que j'ai publiés depuis 1998 à la page www.volle.com/nouveau.htm.

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  2. Bonjour, j'avais lu il y a quelque temps l'un de vos articles concernant un livre sur l'électronique. C'était un manuel pour débutants dont vous disiez alors le plus bien.
    Ce livre m'intéresse, mais me je ne retrouve plus l'article en question. Pouvez-vous s'il vous plaît me dire son nom ?
    Pierre

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  3. MV écrit "J'ai démarré volle.com en 1998 en utilisant Facebook" ?! Le service Facebook a été ouvert au public en 2006... (http://fr.wikipedia.org/wiki/Facebook)

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    1. Mille excuses, c'est un lapsus. J'aurais dû écrire Frontpage et non Facebook.

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