mercredi 30 octobre 2013

Le génie des langues

Chaque langue possède un génie propre, chacune offre un terrain favorable à des idées, façons de voir le monde, savoir vivre et savoir faire particuliers : les génies respectifs du français, de l'anglais, de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien, de l'arabe, de l'hébreu, du russe, du chinois etc. diffèrent tous les uns des autres.

Au lycée le génie du français m'accaparait (à cet âge-là on comprend mal ce qui se passe dans sa propre tête) : voulant savoir comment s'y prenaient les écrivains que je lisais avec tant de plaisir, je cherchais assidûment les secrets du beau langage.

Cette recherche me rendait étanche aux langues étrangères. J'étais notamment rétif aux déclinaisons : quel sens peuvent avoir, me disais-je, ces accusatifs, génitifs, datifs etc. dont le français se passe si bien ? Il me semblait que les profs, partageant le projet pédagogique de la Zazie de Queneau, les avaient inventés pour « faire chier les mômes ».

Lors d'un voyage scolaire en Allemagne j'ai pourtant entendu un bambin dire à sa grand-mère « Es ist mir egal ». Ce tout petit utilisait le datif, la déclinaison était donc naturelle ! La porte de l'allemand s'ouvrant soudain, je me suis passionné pour cette langue puis pour quelques autres.

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J'ai découvert alors que seule la lecture dans la langue originale peut faire apparaître le naturel d'un auteur. Alors que Karl Marx est bizarre en français, il est naturel en allemand même s'il est inélégant. De même, il est pénible de lire Adam Smith en français tandis qu'en anglais c'est tout simple.

Je peux continuer : quel que puisse être le talent éventuel de leurs traducteurs Machiavel, Dante, Cervantes, Dickens, Goethe, Thomas Mann ne me procurent du plaisir que dans leur langue.

Lire les traductions cause d'ailleurs des catastrophes. La plupart des philosophes français écrivent dans le style des traductions de l'allemand, que seuls des esprits également déformés peuvent entendre. Il en est de même des économistes qui écrivent dans le style des traductions de l'anglais. Ces jargons servant de signe de reconnaissance à leurs corporations, écrire en bon français fait courir au spécialiste le risque d'être considéré comme quelqu'un qui n'est pas dans le coup.

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Mais quel est donc le génie de chaque langue ? Qu'est-ce qui donne à chacune un ton particulier et inimitable ? Quel est le génie de notre langue, le français ?

Mille excuses pour la brièveté des considérations qui suivent ! Pour prouver ce que je vais dire il faudrait des volumes d'érudition et cela ne suffirait pas. J'invite le lecteur à se contenter de ce que je lui offre : un point de vue personnel, une expérience limitée, le tout de bonne foi.

Je dirigeais donc voici quelques années une entreprise de conseil. Une société allemande appartenant au même groupe publiait comme nous des études qu'elle vendait cher. J'ai cru habile de les traduire pour les inclure dans mon catalogue : il est alors apparu qu'elles seraient invendables en France.

Nos collègues allemands procédaient en effet par affirmation : « les choses, disaient-ils en substance, sont ainsi et pas autrement ». Nos clients, par contre, exigeaient que nos conclusions fussent étayées par des démonstrations, des explications, des statistiques.

Le caractère affirmatif de la langue allemande, qui exprime si bien l'autorité de l'expert, du Herr Professor ou du chef, n'est pas admissible en français : il nous faut des concepts clairs, des définitions et des démonstrations.

Il se peut que ce soit la raison pour laquelle la France compte un nombre si étonnant de bons mathématiciens : une fois surmonté l'obstacle des notations un esprit formé par notre langue maternelle trouve dans les mathématiques un terrain tout naturel.

L'Allemand, par contre, excelle dans une pensée qui confine au rêve et porte avec elle l'émotion. Ainsi les textes d'Heidegger naviguent par association d'idées d'une intuition à l'autre. Il les ressasse sans se soucier des répétitions et les références fréquentes aux Grecs procurent à son propos un surcroît d'autorité.

L'Anglais, pour sa part, est pratique, orienté vers l'action : c'est la langue naturelle de l'économie et de l'histoire. Keynes est incompréhensible en français : ceux qui disent l'avoir compris en lisant la traduction de la Théorie générale sont des menteurs, à moins qu'ils ne soient des génies. Le lire en anglais est difficile mais on peut au moins entrevoir ce qu'il veut dire et pourquoi il le dit.

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Chaque langue oriente ainsi les esprits dans une direction qui lui est spéciale – le raisonnement et la conversation en France, le rêve et l'autorité en Allemagne, la pratique et l'action en Grande-Bretagne et aux États-Unis. C'est pourquoi le voyage mental que l'on fait en lisant dans une autre langue est si reposant : les muscles du cerveau, si j'ose dire, dénouent leur crampe habituelle et prennent plaisir à se déployer.

Certains esprits parviennent cependant tout en restant fidèles à leur langue maternelle à s'échapper de l'orientation qu'elle indique. Le conditionnement, bien que très réel, n'est pas en effet absolu : ses limites sont élastiques, on peut les déplacer, les dilater. Même si ce n'est pas facile il est ainsi possible d'écrire en français naturel de bons textes philosophiques ou économiques, tout comme il est possible d'écrire en allemand ou en anglais naturel des textes qu'étayent un raisonnement rigoureux.

Pour assouplir notre langue il faut non pas imiter le style malencontreux des traductions, mais méditer ce que parviennent à exprimer les étrangers dans leur propre langue et chercher, dans la nôtre, les ressources qui permettront d'enrichir sa portée. Ce travail porte sur ce que nous avons de plus profond, de plus authentique : il s'agit de le développer pour adhérer au monde dans toutes ses dimensions.

3 commentaires:

  1. C'est une bien jolie remarque sur les langues, très rarement évoquée.
    L'étude de l'allemand et de l'anglais m'a procuré de grandes joies.

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  2. Je comprends mieux pourquoi j'apprécie les manuels de management en langue anglaise par rapport à leurs pendants français. On est plus dans l'action alors que les français digressent, argumentent où ce n'est pas nécessaire.
    Le ressenti d'alors est confirmé par votre billet.

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  3. Cher Michel Volle (depuis le temps que je vous lit avec plaisir)

    je suis bien d'accord avec votre affirmation introductive et je ne saurais pourquoi,
    mais plus loin mon expérience nous voit diverger.
    vous dites "J'ai découvert alors que seule la lecture dans la langue originale peut faire apparaître le naturel d'un auteur"

    Je suis bilingue de naissance français-suisse-allemand, j'ai appris l'anglais au lycée avec un professeur qui nous faisait aimer cette langue et sa culture ainsi que l'allemand.

    L'informatique je l'ai apprise dans les revues savantes américaines, puis dans les livres.
    Lorsque j'ai pu mettre la main sur le premier ouvrage d'informatique en français beaucoup de concepts se sont éclairés subitement.
    Je reconnais que l'expérience est peut être biaisée puisque cette technique était en plein devenir. avec ses vocabulaires, la philosophie ayant un vocabulaire plus stable.

    Je trouve de toutes façons intéressant les aspects impératifs de l'allemand, etc, que vous relevez
    merci

    ===
    Ajout concernant l'allemand en Suisse;
    les italophones ou les romands parlent à peu près la langue qu'ils lisent et écrivent,

    les germanophones naissent avec une dizaines de langues, proches du haut allemand, qui ne s'écrit pas et ils n'ont donc pas de littérature écrite.

    A l'école ils apprennent le Hoch-Deutsch, avec lequel ils ne peuvent ni échanger à la maison, ni avec les copains. Elle est ensuite utilisée au Parlement, à la radio et à la TV et en principe à l'école. Formellement c'est de l'allemand, mais c'est comme si c'était une langue étrangère.

    C'est une situation qui rappelle celle des colonies, et dont je ne connais pas l'origine
    Norbert Ebel

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