mercredi 8 août 2012

De l'économie à l'iconomie

L’« iconomie » est le système économique qui permet aux consommateurs, aux entreprises, aux institutions et à l’État de tirer pleinement parti du système technique fondé sur l’informatique, l’Internet et l’intelligence partagée. Passer de l’économie à l’iconomie, c’est adopter un nouveau modèle de compréhension de l’économie. Ce modèle permet de définir une orientation stratégique pour la compétitivité, la croissance et la renaissance de la France.

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L'Institut Xerfi s'est donné pour but d'éclairer les voies d'un retour à la compétitivité et à l'équilibre des échanges de la France. Il faut pour cela que notre pays s'oriente vers l'iconomie en adaptant ses entreprises, ses institutions, au monde nouveau qui s'est créé sur le socle physique que fournit le « numérique » avec l'informatisation et la mise en réseau des institutions, du système productif et de la vie personnelle [1].

Si cette adaptation échoue la France perdra son droit à la parole dans le concert des nations : elle sera dominée et colonisée comme le furent au XIXe siècle les pays qui avaient refusé l'industrialisation. Le monde lui-même y perdra l'expression de cet « élitisme pour tous » qui est la marque de notre République et de ses valeurs [2].

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Il ne faut pas s'y tromper : le numérique n'introduit pas dans notre société une évolution mineure que l'on puisse maîtriser en ne considérant que les transformations introduites par l'Internet dans les droits d'auteur et l'économie des médias. Il nous fait franchir un intervalle aussi large que celui qui a séparé naguère la société rurale et féodale de l'ancien régime de celle, industrielle et bourgeoise, qui s'est déployée après la Révolution .

Le numérique automatise en effet progressivement toutes les tâches répétitives, qu'elles soient intellectuelles ou manuelles : les usines se vident d'ouvriers pour se remplir de robots. En outre la puissance et la rapidité des ordinateurs, l'ubiquité de l'Internet, l'intelligence incorporée dans les programmes ont élargi le domaine du possible et, corrélativement, suscité des dangers nouveaux.

Ce saut qualitatif vers l'iconomie bouleverse les conditions pratiques de l'action productive et donc les entreprises, le marché, les formes de la concurrence et plus généralement toutes les institutions.

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On peut dater du milieu des années 1970 le début de cette évolution. Elle a été alors ressentie plus que comprise et la stratégie, saisie par une sorte d'affolement, s'est orientée de façon cohérente mais malencontreuse au rebours de ce qu'il aurait fallu faire pour tirer parti du numérique et se prémunir contre les risques qu'il comporte :

- alors que dans l'iconomie la compétitivité se gagne, par l'innovation, en conquérant un monopole temporaire sur un segment des besoins, les entreprises françaises ont misé sur la production de masse de produits standards et sur la concurrence par les prix ;

- alors que les consommateurs doivent se procurer des « effets utiles » en choisissant selon le rapport qualité / prix, ils ont été incités à rechercher systématiquement le prix le plus bas ;

- alors que les produits doivent être des assemblages de biens et de services, la production des biens a été délocalisée vers des pays à bas salaires et les services qui doivent les accompagner ont été négligés ;

- alors que la production doit être réalisée par un réseau de partenaires, une sous-traitance brutale a été généralement préférée au partenariat entre égaux ;

- alors que l'entreprise emploie non plus de la main d’œuvre mais du « cerveau d’œuvre », elle a continué à imposer à celui-ci un rapport hiérarchique autoritaire qui le stérilise ;

- alors qu'en France c'est l’État qui a créé la nation et qu'il est l'« institution des institutions [3] », son rôle stratégique a été nié pour faire place à la concurrence pure et à l'autorégulation du marché ;

- la réglementation européenne, adhérant à ce dogme libéral, a rompu la cohésion des infrastructures (télécoms, chemins de fer, électricité etc.) en répartissant leurs organes entre plusieurs entreprises qui se disputent le résultat ;

- alors que l'endettement de la nation résulte de l'accumulation du déficit de la balance des transactions courantes, l'attention s'est focalisée sur la dette de l’État.

Les entreprises ont été victimes de cette stratégie :

- le secteur financier, mondialisé grâce aux réseaux télécoms et automatisé, a été déchaîné par la dérégulation et incité à « produire de l'argent » en parasitant le système productif ;

- la délocalisation a pérennisé des techniques obsolètes et retardé l'investissement que demande l'automatisation ;

- l'effort de R&D s'est le plus souvent limité, en France, à la mise en évidence d'idées judicieuses en laissant à d'autres pays le soin d'industrialiser les produits qui les exploitent ;

- comme les services bancaires informatisés blanchissent efficacement les profits du crime organisé, celui-ci s'efforce de contrôler le système productif et rivalise avec l’État pour instaurer un pouvoir politique de type féodal.

L'ensemble de ces dispositions a créé les conditions d'une crise économique durable ou, comme disent les économistes, d'un « déséquilibre ». Il en est résulté un désarroi dans l'opinion commune : alors que chacun estime avoir droit à la satisfaction de ses besoins et au statut social que confère un emploi, nombreux sont ceux qui se disent hostiles à la science, à la technique et aux entreprises qui les leur procurent. Une autre idéologie, tirant prétexte du respect dû à la nature, prétend qu'une « décroissance » s'impose.

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Cependant les pays émergents, affranchis des habitudes et préjugés qui entravent chez nous les institutions en place, se sont lancés hardiment dans le numérique et ont conquis l'avantage compétitif. Ils n'adhèrent assurément pas à l'idéologie de la décroissance !

Certes, la rapidité de leur évolution résulte pour partie d'un rattrapage et elle s'accompagne de tensions sociales et de dégâts déplorables dans l'environnement : il ne s'agit donc pas de les prendre pour modèle, mais ils montrent ce que le numérique rend physiquement possible pour peu que l'on sache surmonter les limites et blocages qui entravent nos institutions, les préjugés qui inhibent notre jugement.

Il s'agit ainsi de renverser l'ensemble des orientations stratégiques qui ont prévalu depuis les années 1970, et que nous avons énumérées ci-dessus, pour orienter l'économie – et, plus profondément, la société tout entière – vers l'iconomie.

La France dispose d'atouts qui peuvent lui permettre de reprendre l'initiative et de montrer la voie à l'Europe : un niveau culturel et scientifique élevé, l'existence d'un « honneur professionnel porteur de devoirs qu'on ne peut négliger sans déchoir [4] » qu'accompagnent le goût de l'initiative et de la recherche de solutions, la fierté du beau produit, le désir de performance.

1) Il faut d'abord restaurer, dans l'opinion commune, la place qu'occupent la science, la technique et l'entreprise : chacun doit comprendre que la consommation doit être collectivement gagée par une production et que l'entreprise est le lieu naturel de l'action productive.

Le rôle crucial du numérique dans la société et dans l'économie exige que le système éducatif s'y adapte, en introduisant à tous les stades de l'école, du collège et du lycée des enseignements d'informatique destinés à initier les élèves aux aspects les plus fondamentaux de cette discipline, notamment à la programmation, qui en est le centre.

L'iconomie va de pair avec une consommation sobre, sélective et attentive à la qualité des produits, et avec des entreprises qui traitent leurs déchets et recyclent leurs produits en fin de vie : cela ouvre la perspective d'une « croissance intelligente », respectueuse de la nature et capable de répondre aux exigences les plus élevées de l'écologie.

2) Les entreprises doivent être incitées à s'organiser conformément à l'iconomie :
- conquérir par l'innovation un monopole éventuellement temporaire sur un segment de clientèle dont on aura identifié et anticipé les besoins ;
- le conforter par la pratique vigilante du secret et par un renouvellement continu de l'innovation tirant parti des progrès de l'informatique et des nouveaux matériaux ;
- associer enfin à chaque produit les services qui renforcent sa qualité et assurent la satisfaction du client : maîtrise des délais d'approvisionnement, dépannage et maintenance, information et formation, remplacement et recyclage en fin de vie etc.

Le réalisme les invite en outre à instaurer un échange équilibré de la considération avec leurs salariés, clients, fournisseurs et partenaires : c'est une condition nécessaire de l'efficacité de l'action productive lorsqu'elle est réalisée par un réseau de « cerveaux d’œuvre ».

Contrairement à ce que l'on dit souvent, l'effort ne doit pas concerner seulement les PME et autres ETI : les grandes entreprises du CAC40, voire du « CAC400 », sont autant de têtes de réseau qui assurent une fonction stratégique d'orientation. La qualité sémantique et pratique du système d'information, qui assure et contrôle la qualité du produit jusque dans les mains du consommateur, doit être le premier souci de leur dirigeant.

3) L’État a lui-même une responsabilité d'entrepreneur envers les grands systèmes de la nation (système éducatif, de santé, judiciaire, de défense, législatif etc.). Il doit sans relâche rappeler les institutions concernées à leur mission et les inciter à s'affranchir des habitudes, procédures et formes d'organisation qui répondaient au système technique antérieur mais sont aujourd'hui obsolètes. L'appel à l'honneur professionnel et le témoignage de respect envers les valeurs attachées à la mission seront ses meilleurs arguments.

L’État doit aussi veiller à ce que l'économie dispose des infrastructures nécessaires : même si cela suppose de contredire les institutions européennes, il devra restaurer la cohésion des réseaux tout en les encadrant par une régulation attentive au bien commun.

Envers les entreprises et le secteur privé lui-même l’État doit remplir son rôle d'institution des institutions : d'abord en faisant en sorte que les entreprises où il détient une part significative du capital soient d'une efficacité exemplaire, puis en utilisant les leviers que lui procurent son rôle réglementaire, son rôle financier et son rôle d'acheteur.

Enfin, les dangers que le numérique apporte doivent être identifiés et combattus résolument : cybercriminalité, blanchiment informatisé, automatisation excessive, manque de sécurité et de fiabilité etc.

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Pour pouvoir passer à l'action, la stratégie dont nous donnons ici une esquisse devra être précisée selon les domaines où elle doit s'appliquer. C'est la mission que se donne l'Institut Xerfi, et qui orientera ses travaux dans les prochaines années.
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[1] Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, La Pléiade, 1978.

[2] Philippe d'Iribarne, La logique de l'honneur, Seuil, 1993.

[3] Maurice Hauriou, La théorie de l'institution et de la fondation, 1925.

[4] Philippe d'Iribarne, L'étrangeté française, Seuil, 2006, p. 87.

7 commentaires:

  1. i comme "informatique", "Internet", "Innovation", "Intelligence partagée".

    Nous serions tenté de rajouter "intellectuelle" [propriété] dont un usage avisé permet effectivement à une entreprise d'acquérir un monopole dont parle la recommandation N°2

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  2. La situation des réseaux télecoms (où chaque opérateur possède effectivement son propre réseau sauf boucles locales) n'est-elle pas différente de celle du réseau de chemin de fer (avec RFF) et du réseau d'électricité (ERDF) où le monopole naturel subsiste ?

    La décroissance est nécessaire (http://www.manicore.com/documentation/decroissance.html) et souhaitable (voir Illich, Gorz, etc, mentionnés dans un autre billet)...
    Les mouvements qui s'y rattachent ne le font pas au "prétexte du respect dû à la nature" mais au prétexte de la survie de l'espèce humaine ou tout du moins de la civilisation (notre empreinte écologique actuelle mène à l'effondrement, cf Jared Diamond, Dmitry Orlov) et d'un partage plus équitable (des ressources naturelles avec les pays du Sud et avec les générations futures).

    J'aimerai partager votre optimisme concernant la "perspective d'une « croissance intelligente », respectueuse de la nature et capable de répondre aux exigences les plus élevées de l'écologie", mais je crains que nos modes de vie et nos institutions seront bien malmenés par les pénuries à venir.

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    1. Voici un lien vers un texte plus explicite sur la croissance intelligente : http://www.volle.com/opinion/croissance2.htm.

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  3. La croissance intelligente/qualitative que vous appellez s'accompagnera au final d'une décroissance matérielle et d'une décroissance du PIB, pourquoi ne pas appeler un chat "un chat" et envisager comment survivre (finances de l'Etat, souveraineté alimentaire, ...) dans ce contexte ?

    Et dans le contexte de l'i-conomie, comment permettre à chaque citoyen de disposer du minimum vital ?

    Doit-on se focaliser sur le plein-emploi (avec réduction du temps de travail contraint ?) ou les solutions comme le "revenu de base"/"allocation universelle"/... (tout ou partie monétaire, le reste en nature ou en services gratuits) sont-elles à explorer ?
    http://revenudebase.info/2012/11/economie-collaborative-perte-emplois/
    http://editionutopia.files.wordpress.com/2012/05/topo-alloc-univ-jcl-fev-2012.pdf

    Sur le partage du travail contraint :
    http://www.bizimugi.eu/docs/travailler_1h_web.pdf
    (adaptation d’une partie du livre intitulé « Travailler deux heures par jour » du collectif Adret publié en 1977)

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    1. Le PIB est une mesure biaisée de la production (et donc de la croissance) car il peine à prendre en compte la qualité des produits. La croissance intelligente, orientée vers la qualité, peut donc s'accompagner d'une baisse du PIB.
      Comme toute économie à l'équilibre l'iconomie connaîtra le plein emploi : c'est même une tautologie puisque le chômage est un symptôme de déséquilibre.
      Aucun pays ne pouvant connaître durablement un déficit de sa balance des paiements, le revenu global est égal à la valeur globale de la production. Sa répartition se réglera, comme toujours, par négociation entre les détenteurs de compétences et les institutions.
      Je suis réservé devant l'idée d'une allocation universelle car elle détache le revenu de toute activité productive. Si nous ne produisons rien il n'y aura rien à partager et l'allocation sera tout simplement nulle.

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  4. Gonzales Nicolas29 septembre 2013 04:05

    Bonjour, je lis depuis quelques temps des notes et études sur ce concept d'iconomie, également mentionné dans le séminaire organisé par la Fondation Res Publica autour d'Arnaud Montebourg sur le redressement productif - auquel vous avez d'ailleurs assisté. Vous y indiquez qu'il existe déjà des entreprises de 1000/2000 salariés qui fonctionnent déjà selon les nouveaux principes que vous théorisés à Xerfi, mais sans citer de nom. Quelles sont ces entreprises, et idéalement existe-t-il des études de cas sur ces entreprises "iconomiques" ?

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