mercredi 12 mai 2010

Symbolique et physique des réseaux

Dans son étude sur Saint-Simon, le philosophe Pierre Musso a montré l'importance qu'a eue la symbolique du réseau pour l'équipement du territoire et le développement économique de la France au XIXe siècle : elle a rassemblé, comme en un bouquet, des images et intuitions qui ont suscité des stratégies, donné son but à l'action de plusieurs générations d'ingénieurs et d'entrepreneurs, animé enfin des entreprises au sens le plus profond du terme qui est de leur donner une âme.

Le réseau a pour fonction d'unifier un territoire, qu'il enserre comme un filet (la « résille ») et qu'il piège comme les « rets » du chasseur, en supprimant la distance ou du moins en réduisant ses effets. Ainsi, et tandis que la téléphonie filaire procurait au signal vocal une ubiquité relative car conditionnée par la proximité d'un terminal, la téléphonie mobile lui confère une ubiquité absolue. Avec les « smartphones » elle s'étend aux réseaux informatiques qui rassemblent tous les ordinateurs en un seul automate : l'Internet condense le monde en un point, espace topographique de dimension zéro où se déploie une autre métrique, celle qui évalue la distance entre un lecteur et un document…

Les saint-simoniens pensaient, eux, aux routes, au télégraphe, aux canaux, aux chemins de fer, et aussi à la banque et à l'assurance : ils ont, avant l'heure, rêvé le canal de Suez et le tunnel sous la Manche. L'imaginaire du réseau s'est allié chez eux, très naturellement, à celui de la communication, de l'échange pacifique entre les êtres humains, et aussi au développement économique que facilite la baisse du coût et du délai du transport. Leur réseau devait fournir enfin à la Nation – et, plus largement, à l'humanité tout entière – une plate-forme, une infrastructure dont la disponibilité faciliterait ou susciterait l'émergence d'une activité productrice de bien-être.

mardi 11 mai 2010

François Grémy, On a encore oublié la santé !, Frison-Roche, 2004

Quels sont les principaux soucis des Français ? Quels sont les « systèmes » qui les préoccupent le plus ?

On peut répondre à coup sûr : le système de santé vient en premier, ex aequo avec le système éducatif. Dans une société que l'informatique transforme, l'informatisation du système de santé est une affaire de la plus grande importance. François Grémy en a été le pionnier.

Ce livre foisonnant pulvérise les idées reçues, décrit les défauts du système de santé français et propose une stratégie de santé publique. Il est écrit, dans un style allègre et sans concession, sous la forme d'une série d'entretiens - forme qui se paie ici, comme toujours, par quelques redites.

Les ingénieurs croient souvent, l'expérience le montre, que l'informatisation se résume au déploiement des ordinateurs, réseaux et logiciels : mais alors ils sont désarmés devant des obstacles qu'ils qualifient de « culturels », qu'ils nomment « résistance au changement », et qui freinent ou bloquent tant de leurs projets les mieux conçus. Quiconque s'intéresse à l'informatisation d'une institution doit donc considérer sa mission, ausculter son organisation (structure des pouvoirs légitimes, procédures et habitudes), et les placer toutes deux dans une perspective historique.

samedi 8 mai 2010

Le chemin vers l'abîme

Un jeu pervers conduit à un résultat prévisible : l’effondrement de l’Euro d’abord, puis l’éclatement de l’Union européenne suivi par la destruction de l’économie européenne et, finalement, la destruction de l’économie mondiale.

Ce jeu conjugue un indicateur fallacieux qui affole l’opinion, des salles de marché qui agissent de façon aussi mécanique qu’une foule, des dirigeants politiques qui ne voient pas d’autre issue que de jouer les « pères la rigueur ».

Ce texte est un complément à Prédation et prédateurs qu’il met à jour en lui ajoutant un nouveau chapitre. Je suis très pessimiste. Le suis-je trop ?

Vous pourrez en juger en lisant la série ci-dessous :

Un indicateur fallacieux

English version

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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On dit « la dette de la Grèce » (ou « de l'Espagne », « de la France » etc.) alors que l'on parle de la dette de l'État grec, espagnol, français. Or l'endettement d'un État et celui d'un pays sont deux choses complètement différentes.

On évalue en outre le niveau d'endettement d'un État par le ratio « dette brute / PIB », choisi lors des accords de Maastricht. Ce ratio est une chimère, un monstre conceptuel car il compare un stock d'un acteur (le niveau de la dette brute d'un État) à un flux d'un autre acteur (la production annuelle d'un pays, mesurée par le PIB). Nous avions pourtant appris à l'école primaire que toute proportion doit porter sur des choses de nature comparable (« il ne faut pas diviser des poireaux par des navets », disaient nos instituteurs). On s'étonne de voir tant d'économistes disserter doctement sur cet indicateur alors qu'il ne peut qu'égarer leur jugement.

Les salles de marché en chasse

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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La banque est une institution utile : sans elle, nous garderions chez nous nos liquidités pour le plus grand bonheur des cambrioleurs ; elle nous fournit des moyens de paiement commodes et sûrs ; à l'occasion, elle nous fait un prêt.

Une grande banque emploie des dizaines ou centaines de milliers d'agents répartis dans le réseau des agences. Mais elle héberge aussi une petite unité de quelques dizaines ou centaines de personnes, logée dans un petit nombre de salles de marché et disposant d'importantes ressources informatiques. Dans ces salles de marché officient des traders assistés par une arrière-boutique (back office), encadrés par des managers et supervisés par des contrôleurs (voir « Lexique des salles de marché »). Dans la langue des médias, on dit « les marchés » pour désigner les salles de marché.

D'abord modestes, les salles de marché ont depuis 1975 pris une importance croissante : aujourd'hui, ces unités de quelques centaines de personnes « produisent » l'essentiel du profit de la banque. Le réseau des agences est la toile d'araignée qui piège des liquidités que la salle de marché avale pour les faire fructifier.

Tirer parti de la panique

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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Les vagues de panique que suscite la contemplation du ratio « dette brute de l'État / PIB » sont du pain bénit pour les salles de marché : la crédibilité des États étant mise en doute, elles jouent à la baisse pour la faire plonger encore et encore.

Supposez qu'à tort ou à raison les créances sur un État paraissent fragiles, par exemple sur la base de cet indicateur chimérique qu'est le ratio « dette brute / PIB ». Les short sellers vont emprunter en masse ces créances et les vendre immédiatement. Le cours va baisser et cela procurera aux salles de marché un profit qu'amplifie le recours judicieux aux produits dérivés : ce sera autant de gagné pour leurs actionnaires, pour les hedge funds.

Mais la baisse du cours des créances entraînera une hausse du taux d'intérêt réclamé à cet État. Les créances paraîtront de plus en plus fragiles : une fois amorcée, la spirale peut aller jusqu'à l'effondrement, jusqu'à une faillite que, peut-être, rien ne justifiait.

C'est ce qui se passe actuellement avec la Grèce. Certes, elle est endettée ainsi que son État. Mais elle a un potentiel de croissance économique auquel contribue d'ailleurs la large part informelle de son économie (cette part qui, échappant par nature à l'État, devrait réjouir les néo-libéraux !).

L'économie informelle n'apparaissant pas plus dans les statistiques que dans les impôts qu'elle paie à l'État, le PIB de la Grèce est sous-estimé mais qui s'en soucie ? L'opinion des « marchés » ne considère que les indicateurs publiés et ne s'interroge pas sur leur pertinence.

Les « pères la rigueur »

Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l'abîme.

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On peut faire une belle carrière politique en jouant les « pères la rigueur » : il suffit de hurler avec les loups et on y gagne une auréole de sérieux.

Les Allemands prétendent au monopole du sérieux : ils le cultivent d'ailleurs jusqu'à l'absurde. Leur premier marché est de loin l'Union européenne, leur premier client est la France. En retardant l'aide apportée par l'Europe à la Grèce, en fragilisant la crédibilité de l'Europe, Angela Merkel a gagné des électeurs et les félicitations de la presse anglo-saxonne (Economist, Financial Times, Wall Street Journal), mais à terme sa politique est suicidaire pour l'Allemagne. Wolfgang Schäuble, le ministre des finances, a été plus lucide : il ne faut donc pas mettre tous les Allemands dans le même sac.

Il se peut que les Américains ne soient pas innocents dans cette affaire. Le financement du déficit américain étant assuré par la consolidation de l'axe Dollar-Yuan, comment résister à la tentation lorsque se présente une occasion d'écarter l'Euro et de détruire l'Union européenne, cette rivale potentielle ? Les agences de notation américaines, si optimistes avant la crise des subprimes, alimentent cette fois la panique en dégradant la note qu'elles donnent aux États européens.

dimanche 2 mai 2010

Le corps informatisé

Depuis que nos téléphones mobiles sont devenus des ordinateurs notre corps est relié à l'automate programmable ubiquitaire (APU) que constitue l'ensemble mondial des ordinateurs en réseau : pour le meilleur et pour le pire, nos corps sont désormais informatisés.

Le pire :
- si nous n'y prenons pas garde, les données que nous communiquons à l'APU (messages, consultations du Web, transactions financières, géolocalisation etc.) peuvent être espionnées et utilisées de façon malveillante ;
- il nous faudra du temps pour acquérir les savoir-faire et savoir-vivre répondant à cette situation nouvelle, dans l'intervalle nous serons maladroits et impertinents.

Le meilleur :
- notre accès à l'information devient de plus en plus facile ;
- nous pourrons bénéficier de services inédits, par exemple en télémédecine.

Gary Wolf, dans "The Data-Driven Life" (The New York Times, 26 avril 2010), décrit certaines des possibilités ouvertes par le corps informatisé et, incidemment, certains des excès qu'elles peuvent occasionner.

samedi 1 mai 2010

Francis Caballero, Le droit de la drogue, Dalloz, 2000

Francis Caballero formule une proposition raisonnable : il faut mettre un terme à une prohibition qui favorise les trafics et la corruption ; l'addiction à une drogue étant par ailleurs une maladie, il faut en médicaliser la distribution.

J'ai parlé de cette idée à des amis policiers. "Oui, dirent-ils, c'est une bonne idée mais sa mise en pratique mettrait le feu à certains quartiers où le trafic de drogue est la seule activité économique". Nous sommes donc coincés, me suis-je dit avec tristesse. Le trafic est tellement entré dans les mœurs qu'on ne peut plus prendre le risque de supprimer la prohibition...

Mais quel est donc le but de la répression menée en ce moment dans quelques-uns de ces fameux "quartiers" (perquisitions, saisies de drogue et d'argent) ? "La drogue, disent nos vaillants politiques, c'est le mal à l'état pur et on ne fera jamais trop contre elle".

Il faudrait pourtant d'abord qu'ils cessent, ces politiques, de consommer cette cocaïne qui, tout en détruisant peu à peu leur cerveau, leur fournit l'énergie factice qui les aide à être rapides et agressifs ! J'ai reçu sur ce point des confidences qui ne laissent malheureusement pas de place au doute... On comprendra que je garde les noms propres pour moi.