lundi 20 février 2017

L'iconomie

(Ce texte est une annexe à la Lettre ouverte aux candidats à l'élection présidentielle).

Le « numérique », le « cyber », l'« intelligence artificielle », le « big data », l'« internet des objets », etc., sont autant de manifestations de l'informatisation. L'iconomie est le schéma d'une société et d'une économie informatisées par hypothèse efficaces.

Ce schéma offre un repère pour orienter la politique économique de l'État et la stratégie des entreprises. L'institut de l'iconomie s'emploie à le développer afin de mettre en évidence les conditions nécessaires de l'efficacité. En voici les principaux éléments :

Cerveau d’œuvre

* Dans l'iconomie les tâches répétitives physiques ou mentales sont automatisées.

* L'activité des agents se concentre sur les tâches qui exigent créativité et discernement : conception des produits et ingénierie de leur production d'une part, services aux consommateurs et utilisateurs d'autre part.

* La conception et la programmation des automates, activités humaines, accumulent une « intelligence artificielle » que le système d'information associe dans l'action productive aux initiatives des agents. L'« être humain augmenté », unité de base des organisations, s'appuie ainsi sur la synergie du cerveau humain et de la ressource informatique.

* La main d'oeuvre est remplacée par le cerveau d'œuvre auquel l'entreprise reconnaît la légitimité (droit à l'erreur, droit à l'écoute) qui correspond aux responsabilités qu'elle lui délègue. L'iconomie est une économie de la compétence et la synergie des compétences individuelles s'appuie sur le système d'information.

Monopoles temporaires

* Les contraintes qu'imposent l'espace et le temps sont pratiquement abolies car le manteau de la ressource informatique s'étend instantanément sur le monde entier.

* L'iconomie est une économie de la qualité, la concurrence se faisant selon le rapport « qualité subjective/prix ». Le marché de chaque produit obéit au régime de la concurrence monopolistique : chaque entreprise définit les attributs qualitatifs de son produit afin de conquérir un monopole temporaire sur un segment mondial des besoins.

* Chaque produit est un assemblage de biens et de services, ou de services seulement. La plupart des produits sont élaborés par un partenariat d'entreprises. Le système d'information assure la cohésion des biens et services ainsi que l'interopérabilité du partenariat. La qualité d'un produit dépend principalement de celle des services qu'il comporte.

* Alors que les besoins des consommateurs et utilisateurs peuvent être saturés en termes de quantité, il n'ont aucune limite en termes de qualité : le potentiel de la croissance qualitative est donc illimité. Elle respecte les exigences de l'écologie.

* Le système éducatif s'ajuste avec souplesse pour former les compétences nécessaires à la conception des produits et à la qualité des services. Il accorde une place importante à l'enseignement de l'informatique.

* Le plein emploi étant assuré, la société s'appuie sur une classe moyenne nombreuse.

Régulation des risques

* L'essentiel du coût de production des biens réside dans la conception et la programmation des automates. Cet investissement étant effectué avant que le produit ne soit mis sur le marché, l'iconomie est l'économie du risque maximum.

* La régulation de l'iconomie maîtrise la violence de la concurrence monopolistique et anime la croissance qualitative en réglant la durée des monopoles temporaires.

Lettre ouverte de l'institut de l'iconomie aux candidats à l'élection présidentielles

La robotisation, l'automatisation et leurs effets sur l'emploi sont au centre des préoccupations actuelles. Ils sont aussi au cœur des réflexions de notre institut. Nous croyons utiles de les partager avec vous.

Toutes les tâches répétitives ont vocation à être automatisées, qu'elles soient physiques ou intellectuelles. Il ne faut pas le regretter : n'a-t-on pas déploré l'aliénation du travailleur contraint de répéter indéfiniment un même geste ?

Le travail humain va se focaliser sur ce qui n'est pas automatisable : travail technique (concevoir les produits, organiser leur production) et aussi travail relationnel car plus la production est automatisée, plus le besoin de relations interpersonnelles se fait ressentir. L'entreprise doit donc savoir entretenir avec ses clients une relation de personne à personne.

Par ailleurs la compétitivité se conquiert désormais par la qualité du produit, plus précisément par son rapport « qualité subjective/prix ». Cela ouvre à l'économie une perspective de croissance car si les besoins du consommateur sont limités en termes de quantité on ne peut assigner aucune limite à son exigence de qualité, d'adéquation du produit à ses besoins1.

De ce point de vue la France dispose d'un avantage qu'elle n'a pas su exploiter pleinement jusqu'à présent : elle a auprès des autres nations l'image d'un pays attentif à la qualité.

La qualité des services étant une composante essentielle de la qualité des produits, il faut former la compétence relationnelle, la reconnaître et la rémunérer convenablement.

Qualité des produits, qualité des services, respect envers les compétences : bien comprises, ces orientations peuvent permettre à la France d'atteindre le plein emploi de sa force de travail et de restaurer sa balance commerciale.

Elles font appel à un sentiment très présent chez les Français et sur lequel un responsable politique doit savoir s'appuyer : la dignité professionnelle du travailleur.
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1 La qualité est désormais mesurable (Vincent Lorphelin, La république des entrepreneurs, Fondapol, 2017).

Taxer les robots serait une faute historique

Taxer les robots pour protéger l'emploi semble une idée naturelle puisque le robot travaille à la place des êtres humains auxquels il se substitue. Elle est soutenue par Bill Gates, elle paraît avoir convaincu une majorité des Français.

Cependant les taxes sur le travail sont la contrepartie de prestations sociales (retraite, chômage, santé) qui n'ont aucun sens s'agissant des robots. Taxer les robots viole d'ailleurs un principe de la fiscalité : l'impôt porte sur la richesse que crée une entreprise et non sur ses équipements.

Automatiser les tâches répétitives fait passer de la main d'œuvre au cerveau d'œuvre qui implique des compétences, une formation et une organisation nouvelles. Ceux qui disent qu'il faut limiter le nombre des robots pour « protéger l'emploi » tentent donc, comme les luddites en 1811-1812, de perpétuer une forme de travail devenue obsolète. Or la France est en retard : elle ne possède que 125 robots pour 10 000 salariés dans l'industrie alors que l'Allemagne en compte 4371. Il n'est pas opportun de freiner son investissement.

Plus profondément, ceux qui voient dans le robot un travailleur semblable à l'être humain sont proches du mouvement d'idées qui postule que l'« intelligence artificielle » possède les mêmes aptitudes que l'intelligence humaine. Le robot serait une « chose qui pense », chimère qu'il est facile d'imaginer mais dont il est osé d'espérer la réalisation.

Ce mouvement d'idées s'exprime dans un rapport présenté au Parlement européen et qui propose de considérer les robots comme des personnes dotées de droits, devoirs et responsabilités. Or tandis que l'action d'une personne exprime des intentions et des valeurs un robot n'a pas d'intention propre : son action exprime les intentions et valeurs de la personne qui l'a programmé, dont elle engage la responsabilité.

L'iconomie fait apparaître un être nouveau, l'« être humain augmenté », doté de facultés inédites et capable d'actions auparavant impossibles2. L'avenir n'appartient ni à l'automatisation absolue, ni au maintien de formes d'emploi obsolètes, mais à la symbiose de l'être humain et de l'automate informatique.

Pour la réussir il faut avoir conscience de leur différence, percevoir ce que chacun peut faire mieux que l'autre afin de les articuler raisonnablement. Voir dans le robot un équivalent du travailleur humain et le taxer en conséquence, c'est inhiber et retarder les apports de cette symbiose.

Taxer les robots serait donc une faute historique.
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1 World Robotics, International Federation of Robotics, 2016.
2 « The strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers. » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017).

mardi 24 janvier 2017

Les informaticiens et les systèmes d'information

Certains informaticiens s'intéressent aux systèmes d'information, d'autres non.

Il m'est arrivé de participer à des réunions où d'honorables académiciens débattent sur le programme d'un enseignement de l'informatique dans le secondaire. Je leur conseille d'y introduire la conception du système d'information de la classe : gestion d'une bibliothèque de prêt, du cahier de textes, du cahier de notes, de la correspondance avec les parents, documentation des cours, etc.

Cela permettrait aux élèves de voir à quoi l'informatique peut servir. Cette idée est toujours jugée excellente mais elle est oubliée par la suite : je ne la retrouve dans aucun des textes consacrés à ce programme.

La réaction exaspérée d'un de mes amis – grand informaticien qui m'a appris une foule de choses et à qui je dois beaucoup – m'a indiqué la piste d'une explication sur laquelle nous reviendrons.

Le phénomène est général. L'excellent cours d'informatique donné au Collège de France par Gérard Berry ne contient aucune allusion aux systèmes d'information. Donald Knuth ne leur a pas consacré une ligne dans son monumental traité sur l'art de la programmation1. Maurice Nivat, grand théoricien de l'informatique, a été assez modeste pour me dire « ce que tu me dis sur les systèmes d'information est intéressant, je n'y connais rien ». Gilles Dowek et Serge Abiteboul viennent de publier un livre2 où l'expression « système d'information » figure, mais en passant et sans rien en dire.

Ceux des informaticiens qui ignorent les systèmes d'information s'intéressent aux algorithmes, à la structure des langages de programmation, aux compilateurs, à la conception physique et logique des processeurs et des mémoires, aux protocoles des réseaux, à l'« informatique embarquée » qui équipe les avions, automobiles, satellites et, de plus en plus, toutes les machines. Ils ne manquent donc pas de travail, ils font œuvre utile, mais les systèmes d'information sont dans la tache aveugle de leur intellect. Pourquoi ?

vendredi 6 janvier 2017

Anatomie de l'entreprise : pathologies et diagnostic

(Contribution au colloque « Les métamorphoses des relations Etat-Entreprise » le 7 décembre 2016 à l'Institut d'études avancées de Nantes)

L'entreprise est une énigme pour la science économique, la sociologie et le droit1. Cependant elle existe dans sa diversité et sa complexité, et à défaut d'une théorie on peut la prendre à bras le corps pour agir envers elle et avec elle.

C'est un être vivant car on peut lui assigner une date de naissance et elle mourra un jour. Son cycle de vie peut obéir à divers scénarios que nous allons illustrer en déroulant l'un d'entre eux.

Un cycle de vie

L'entreprise est créée par des pionniers qui ambitionnent de changer le monde en y faisant surgir une institution2 nouvelle, leur entreprise, pour offrir un produit auparavant inexistant.

Si elle passe le cap de la mortalité infantile sa taille augmente et, avec elle, sa complexité : elle définit divers niveaux de responsabilité et délimite des directions spécialisées qu'elle doit coordonner. Bientôt les pionniers partent vers d'autres aventures. Ils sont remplacés par des organisateurs qui « rationalisent » l'entreprise.

Supposons que l'entreprise est prospère. La trésorerie s'accumule, il faut des compétences pour la gérer : le pouvoir de décision glisse dans les mains de financiers pour qui le maître mot est « rentabilité », et qui ne voient la physique de l'entreprise – agents, techniques, produits et clients – qu'à travers les comptes. La poursuite de la croissance passe alors par des fusions et des acquisitions.

mercredi 30 novembre 2016

À côté d'Edmond Malinvaud

(Contribution au colloque en l'honneur d'Edmond Malinvaud « Théorie, mesure et expertise » le 9 décembre 2016)

Le directeur général de l'INSEE et le directeur de l'ENSAE, Claude Gruson et Edmond Malinvaud, accueillirent en octobre 1963 une nouvelle promotion d'élèves administrateurs en tenant en substance le discours suivant : « le travail auquel vous allez vous former est obscur et sans gloire, il ne vous donnera que l'austère satisfaction du devoir accompli ». L'un de nous exprima le sentiment commun en s'écriant « qu'est-ce que je fiche donc ici ! ».

Notre génération était l'otage d'une constellation intellectuelle dont les étoiles se nommaient Marxisme, Psychanalyse, Surréalisme, Structuralisme et qui, sous prétexte de libérer les esprits, délimitait étroitement ce qu'il était culturellement légitime de dire et de penser. Les auteurs que nous lisions ignoraient les institutions1 dont le « sérieux » nous inspirait une ironie proche de celle de Boris Vian2.

Quelques-uns d'entre nous ressentaient sans doute peu cette pression, d'autres possédaient dans leur esthétisme le ressort qui les en libérerait, mais dans l'ensemble nous étions comme le sera Michel Foucault3 hostiles envers « les pouvoirs », méfiants envers « le système » et prêts à participer plus tard aux errements de mai 1968. Christian Sautter annoncera ainsi à un magistrat scandalisé que nous refusions de prêter serment : depuis ce jour, les statisticiens français ne sont plus assermentés.

Les cours de l'ENSAE n'étaient pas faits pour nous convenir. Serge Kolm enseignait la théorie néoclassique sans prendre le recul qui aurait permis de concevoir la légitimité de ses hypothèses, Raymond Barre tenait un discours élégant mais vide, Maurice Allais se complaisait dans l'abstraction. Le cours d'économétrie de Malinvaud4 s'appuyait sur les conventions de la comptabilité nationale et nous n'étions pas assez mûrs pour pouvoir apprécier cette structure conceptuelle. Seuls les cours de sociologie de Pierre Bourdieu et Michel Rocard, ainsi que le cours de statistique mathématique de Gérard Calot, m'ont paru alors satisfaisants par leur rigueur et leur qualité pédagogique.

mercredi 16 novembre 2016

Les robots et nous

(Article publié le 9 novembre 2016 par Atlantico sous le titre « Serons-nous bientôt capables de créer des robots aussi réalistes que dans Westworld ? ». Les textes de la rédaction sont marqués en gras.)

Les robots nous ressemblent de plus en plus, physiquement et intellectuellement. Quand certains sont enthousiastes vis-à-vis de ces nouvelles technologies, d'autres sont plus méfiants. Dans un futur plus ou moins proche, nous pouvons penser qu'une confusion entre Hommes et robots sera possible.

A l’image de la série Westworld, les industriels essaient de concevoir des robots qui ressemblent de plus en plus à l’Homme physiquement. Quand pourrions-nous voir des robots dont nous pourrions confondre l'apparence avec celle des humains ? Au-delà de la texture de la peau ou du réalisme du regard, à quelles difficultés les ingénieurs sont-ils confrontés ?

Il est facile d'entourer un robot d'une matière qui imite l'apparence d'un être humain. Il est par contre difficile de lui donner un comportement semblable à celui d'un être humain.

C'est possible pour les tâches qu'un programme peut réaliser : puisqu'un programme sait jouer aux échecs, on peut concevoir un robot joueur d'échec qui saurait déplacer les pièces et imiter les mimiques d'un joueur humain.

Le robot est fait pour exécuter un programme, c'est-à-dire accomplir des actions qui ont été prévues par un programmeur. Il fait cela de façon répétitive, mieux, et plus vite que ne le ferait un être humain : c'est la raison pour laquelle on a cru qu'un robot pourrait être "intelligent".

Cependant seul l'être humain est capable d'interpréter une situation nouvelle, de répondre à un événement imprévisible, d'avoir l'intuition qui permet de trouver la réponse à une situation complexe, d'user de discernement face à des cas particuliers surprenants.

Sur le plan de l'intelligence et de la conscience, certaines IA sont-elles aujourd'hui capables de passer le test de Turing ? Quels progrès ont-ils été réalisés ces dernières années, et que reste-t-il toujours à accomplir ?

Non, les IA n'ont pas su passer le test de Turing de façon satisfaisante. Les quelques expériences "réussies" sont tellement artificielles qu'elles ne prouvent rien.

Le vrai problème, celui sur lequel les recherches devraient se concentrer, réside dans la coopération de l'être humain et de l'automate programmable qu'est un robot. Ils ont des capacités et des facultés différentes, qu'il s'agit d'articuler au mieux.

Si l'on croit possible qu'un automate ait la même intelligence qu'un être humain, fût-elle "artificielle", on s'interdit de penser leur articulation, car il est impossible d'articuler l'identique avec soi-même, et du coup on rate le problème le plus intéressant et le plus important.

Au regard des recherches en cours et des problèmes qu'il reste à résoudre, dans combien d'années pourront-nous voir des androïdes tels que ceux de Westworld ?

On peut les voir dès aujourd'hui dans un film ou une série télévisée, où ce sont d'ailleurs des acteurs humains qui jouent le rôle des robots : l'imagination des metteurs en scène n'a pas de limite.

Dans la vraie vie, nous aurons des robots pour les tâches ménagères et dans les entreprises, mais il ne sera pas efficace de leur donner une apparence humaine : un robot aspirateur fonctionne très bien, personne ne pense à lui donner cette apparence.

Je me demande si le rêve d'un robot d'apparence humaine n'exprime pas le désir de voir les êtres humains se comporter comme des robots : c'est déjà le cas des tueurs à gage ou tueurs en série qui occupent tant de place dans les films, ou celui des terroristes robotisés par un lavage de cerveau.

Les régimes totalitaires d'autrefois ont ambitionné de créer un "homme nouveau" qui aurait l'efficacité et l'insensibilité d'une machine mécanique.

La même ambition perverse renaît aujourd'hui, la mécanique étant remplacée par l'informatique.

lundi 14 novembre 2016

Qu'est-ce que l'iconomie ?

(Article publié sur le site iconomie.org)

L’étymologie du mot « iconomie » associe les deux mots grecs « eikon » (image) et « nomos » (organisation). Cette construction est semblable à celle d’ « économie » qui associe « oikos » (maison, famille) à « nomos » : l’économie, c’est la gestion d’une famille1.

L’économiste brésilien Gilson Schwartz2 estime que « dans l’iconomie le nomos est défini par l’icône, par quelque chose d’intangible, qui est un code visuel, immatériel, réel et symbolique en même temps : cette iconomie, qui transforme notre mode de penser, mesurer et sentir, ressemble à un jeu ».

Pour sa part l’institut de l’iconomie définit ainsi l’iconomie : « Société dont l’économie, les institutions et les modes de vie s’appuient sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet3 ». Il a construit le modèle schématique d’une telle société, par hypothèse efficace.

L’iconomie ainsi conçue n’est pas une prévision mais un repère posé à l’horizon du futur pour indiquer une orientation aux stratèges, hommes d’État et entrepreneurs, ainsi qu’aux animateurs qui agissent dans les institutions, en mettant en évidence les possibilités et les risques qu’apporte l’informatisation4.

Ce repère invite à combler l’écart qui existe entre la société actuelle, qui subit une crise de transition, et une efficacité économique potentielle évaluée selon le bien-être matériel de la population.

Il est vrai que l’informatisation entoure le monde réel d’une doublure symbolique qui le reproduit dans le monde de la pensée sous forme d’images : il en résulte des effets psychologiques et sociologiques aussi intenses que ceux qu’ont eus en leur temps l’écriture et l’imprimerie. C’est sur ces effets que Gilson Schwartz a focalisé son attention.

Le modèle de l’iconomie, tel que l’institut de l’iconomie l’a élaboré, les prend en considération pour faire apparaître les conditions nécessaires de l’efficacité dans le système technique contemporain5.
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1 On dit « économie politique » pour désigner la gestion d’une nation, « polis » (la cité).
2 Gilson Schwartz, « Iconomie, diversité culturelle et monétisation ludique sur l’internet des objets », in Lilian Richieri-Hanania et Anne-Thida Norodom, Diversité des expressions culturelles à l’ère du numérique, Teseo, 2016.
3 Michel Volle, iconomie, Economica, 2014, p. 11.
4 Certains préfèrent dire « numérique » ou « digital » plutôt qu’« informatique », et orientent leur intuition dans la perspective d’une « intelligence artificielle » et de robots humanoïdes.
5 La notion de « système technique » est due à Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, La Pléiade, 1978.

lundi 24 octobre 2016

Les économistes et la statistique

Le statisticien qui débarque parmi les économistes découvre avec surprise comment la plupart d'entre eux utilisent la statistique (nous parlons ici du comportement massif de cette corporation, non des grands économistes qui sont des utilisateurs prudents).

Les malentendus abondent. Le lien de la statistique avec l'Etat, « Staat », lui a conféré un caractère officiel (elle alimente les offices de l'administration) qui n'a aucun rapport avec l'exigence scientifique.

Malinvaud a cru pouvoir exprimer celle-ci en disant que le statisticien devait être objectif, expression ambiguë qui peut signifier que le statisticien doit être honnête, ce qui devrait aller sans dire, mais aussi que la statistique doit reproduire fidèlement et entièrement l'objet qu'elle observe, ce qui est hors de sa portée.

Du point de vue scientifique le critère de la qualité de la statistique est la pertinence qui implique une subjectivité non pas individuelle, mais historique et collective : elle doit répondre à la situation particulière d'une société.

Ce point de vue est rarement présent dans les faits. Pour la machine administrative toute interrogation sur la qualité de la « statistique officielle » est un sacrilège ou, à tout le moins, une impertinence. L'éthique professionnelle de la plupart des statisticiens est par ailleurs celle de l'objectivité : ils ne truqueront jamais les produits de l'usine qu'ils font fonctionner, mais ils se soucient peu des ressorts de son évolution.

Celle-ci est lente car il faut au moins une dizaine d'années pour que l'observation d'un phénomène nouveau puisse fournir des résultats utilisables : c'est le délai nécessaire pour définir les concepts, tester la faisabilité d'une enquête, l'exploiter, publier ses résultats, disposer enfin d'une série chronologique assez longue pour amorcer son interprétation. La recherche de la productivité exigeant la stabilité des méthodes, elles tendent à se figer en habitudes et traditions.

L'économie est ni plus ni moins hypothétique que les autres sciences

La science économique (economics) ambitionne de rendre compte du fonctionnement de l'économie réelle (economy), monde de la production, des échanges et de la consommation. Ce monde étant complexe, la pensée ne peut le représenter que sous la forme de schémas simples que l'on nomme « modèles ».

Il en est de même, notons-le, pour tous les « mondes » que la pensée explore (celui de la nature physique, celui de la biologie, etc.) : elle est toujours simple en regard de leur complexité. Un schéma peut cependant, comme le fait une caricature, dégager les traits essentiels de l'objet considéré et servir ainsi de tremplin à l'intellect1.

Chaque économie est caractérisée par les ressources disponibles, les capacités du système productif et les besoins des consommateurs (les économistes disent « dotation initiale, fonction de production, fonction d'utilité »). Le modèle d'une économie particulière consiste en hypothèses concernant ces caractéristiques, et en un raisonnement qui en déduit les conséquences.

La science économique est donc essentiellement hypothétique : la qualité des leçons que fournit le raisonnement dépend de la pertinence des hypothèses en regard d'une situation que l'on souhaite interpréter puis comprendre.

Lorsqu'un économiste suppose que l'information des agents économiques (entreprises, consommateurs) est parfaite, il n'affirme pas qu'il en est ainsi dans la réalité : il ne fait qu'explorer, en simulant mentalement son fonctionnement, le monde où cette hypothèse serait vérifiée.

Pour se préparer à construire des modèles pertinents en regard de situations particulières, l'économiste fait des exercices de gymnastique intellectuelle : il explore mentalement des mondes divers, bâtis à partir d'hypothèses elles-mêmes diverses dont il s'exerce à tirer les conséquences, et cela le prépare à concevoir les mécanismes essentiels d'une économie, à interpréter sa situation et, finalement, à voir clairement ce que doivent faire une entreprise, une banque centrale, un gouvernement.

vendredi 21 octobre 2016

De la statistique à l'économie

Je comprends ceux qui disent que l'économie n'est pas une science : j'ai longtemps partagé cette opinion. J'ai détesté l'économie lorsque j'étais en 1963 étudiant à l'ENSAE, école qui formait les futurs administrateurs de l'INSEE.

Le cours de théorie économique de Serge Kolm était dogmatique et peu convaincant. Raymond Barre tenait un discours élégant et creux. Le cours d'économétrie d'Edmond Malinvaud s'enfermait dans les conventions de la comptabilité nationale et dans les subtilités de la régression multiple.

Tout cela formait un ensemble qui manquait de cohésion. Je soupçonnais cette « science » de n'être qu'un plaidoyer, masqué par une mathématisation superficielle, en faveur d'une conception de la société à laquelle je n'avais aucune envie d'adhérer.

J'ai donc décidé de me consacrer à la statistique, au constat des faits, qui me semblait pouvoir aider la personne immature que j'étais à comprendre le monde qui l'entourait.

J'ai conçu, réalisé et publié des enquêtes statistiques. Dans le contexte de l'INSEE d'alors c'était un travail de soutier car le prestige allait aux comptables nationaux, aux économètres qui produisaient des modèles et, plus encore, aux économistes théoriciens qui publiaient dans des revues à comité de lecture des articles remplis d'équations. J'étais fier d'être de ceux qui maniaient le charbon à la pelle.

J'ai cependant découvert dans la statistique des choses qui m'ont préoccupé. Comme tout instrument d'observation elle doit choisir dans la complexité du monde les objets sur lesquels elle va se focaliser. Elle va donc observer des choses jugées importantes. Mais quel est le critère qui permet d'évaluer cette importance ? Quels sont les raisonnements que cette évaluation suppose ? Ils étaient extérieurs à la statistique, qu'ils conditionnaient : elle ne pouvait donc pas être un monde intellectuel se suffisant à lui-même.

Le statisticien doit faire encore d'autres choix. Lorsqu'il cherche à classer les individus selon les professions et catégories socio-professionnelles, il doit définir une nomenclature qui comportera une liste de postes élémentaires, classés selon des rubriques agrégées. Dans la statistique des entreprises, qui était devenue ma spécialité, il fallait des nomenclatures de produits et d'activité économique et les mêmes questions se posaient : comment choisir les postes élémentaires, selon quel critère les rassembler en agrégats ?

lundi 17 octobre 2016

L'intérêt général confronté à la transition numérique

(Contribution à un ouvrage prochainement publié par le cercle Turgot sous la direction de Claude Revel)

Résumé

Le « numérique » est le nom qui a été donné à l'informatisation de la société dans les années 2010. Il est caractérisé par l'automatisation des tâches répétitives dont résulte une transformation de la nature des produits, des processus de production, du travail, du régime de concurrence et de la mission du régulateur, ainsi qu'une montée de la délinquance financière. L'intérêt général exige de soutenir les entrepreneurs et de réprimer les prédateurs.

"Digital" is the name that was given in the 2010s to the computerization of society. It is basically characterized by the automation of repetitive tasks, which led to fundamental changes in the nature of products, in the production processes, in the employment and in the competition regime, as well as to a rise in financial crime.As a result, the mission of the regulator is more than ever to ensure a fair and durable development, and particularly in that context to support entrepreneurs and to punish predators.

*     *

Le numérique transforme la nature à laquelle sont confrontées les intentions et les actions humaines : l'Internet a supprimé nombre des effets de la distance géographique et l'ensemble des ordinateurs en réseau constitue un gigantesque automate programmable, logiciels et documents étant accessibles à l'utilisateur via l'interface que procurent un poste de travail, une tablette, un téléphone mobile.

Dans les entreprises l'acteur est le couple que forment l'individu et cet automate, l'être humain augmenté. L'automate a vocation à accomplir les tâches répétitives physiques ou mentales : dans les usines des robots remplacent la main d'oeuvre à qui l'on demandait naguère de répéter un geste de façon réflexe, des logiciels accélèrent le travail des biologistes et des juristes, des simulateurs facilitent celui des architectes et des ingénieurs1.

La transformation du travail

Restent à l'être humain ce qui ne peut pas être programmé : la création d'idées et de produits nouveaux, la relation avec d'autres êtres humains. La main d'oeuvre fait ainsi place dans l'emploi à un cerveau d'oeuvre, la force de travail change de nature.

Nombre d'emplois disparaissent tandis qu'émerge un besoin de compétences nouvelles. La crise de transition qui en résulte est analogue à celle qu'a provoquée la mécanisation qui a, au début du XIXe siècle, frappé d'obsolescence les méthodes artisanales de filature et de tissage. Le plein emploi de la force de travail n'est pas impossible mais il exige une redéfinition des compétences.

Le numérique transforme en effet les produits : un constructeur automobile, par exemple, ne produit plus des voitures mais l'assemblage formé par la voiture et les services qui permettent de l'utiliser : location ou financement d'un prêt, entretien, réparations, assurance, etc. De façon générale chaque produit est désormais un assemblage de biens et de services dont un système d'information assure la cohésion.

La production de cet assemblage est le fait d'un réseau de partenaires dont la coopération et l'interopérabilité sont assurées là encore par un système d'information : le numérique est devenu le pivot stratégique de l'entreprise.

La conception d'un produit est aussi l'ingénierie de sa production (définition et programmation des automates, organisation des services, montage du partenariat) : cet investissement, qui exige l'« esprit de géométrie » dont a parlé Pascal, s'accumule sous la forme d'un stock de « travail à effet différé », d'un capital.

Les services que le produit comporte exigent la compétence relationnelle, la capacité de répondre à des imprévus et d'interpréter des cas particuliers, l'« esprit de finesse » qui s'exprime dans un « travail à effet immédiat ». Telles sont les deux formes de travail qui s'offrent au cerveau d'oeuvre.

Un nouveau régime du marché

L'essentiel du coût de production est dépensé lors de l'investissement initial, avant la vente du premier exemplaire du produit et avant la perception des initiatives de la concurrence : l'économie informatisée est l'économie du risque maximum. Le partage de la production avec un réseau de partenaires permet de le contenir.

jeudi 29 septembre 2016

Notre Trump

Jean-Paul Betbèze a publié un excellent billet : Donald Trump : « Moi Président, grâce à la post-vérité ! ».

La post-vérité consiste à s'appuyer non sur le constat des faits, mais sur des préjugés et sur les intérêts particuliers qu'ils reflètent : l'orateur tend à son public un miroir dans lequel celui-ci se reconnaît avec ravissement (Robert Escarpit a décrit cela dans Le ministricule).

Rencontrant ainsi des agriculteurs au Salon de l’Agriculture en 2010, Nicolas Sarkozy leur a dit : « Toutes ces questions d’environnement, ça commence à bien faire ! ». Ils ont exulté.

« Ça commence à bien faire » est une expression révélatrice. Il ne s'agit pas de savoir si l'écologie est importante ou non, mais de savoir si l'on a ou non envie de zapper. Ce n'est pas la réalité qui importe, mais l'image qui s'en forme dans un cerveau versatile.

Sarkozy a récemment ajouté : « Cela fait quatre milliards d’années que le climat change. Le Sahara est devenu un désert, ce n’est pas à cause de l’industrie. Il faut être arrogant comme l’Homme pour penser que c’est nous qui avons changé le climat ». Il se range donc parmi ceux qui, comme Claude Allègre, nient l'origine humaine du réchauffement climatique.

J'ai participé voici quelques années à un déjeuner avec Sarkozy organisé par L'Expansion. Il était alors ministre de l'intérieur. Quelqu'un lui a demandé s'il pensait « que la France aurait bientôt pour président un fils d'immigré » (sic). Il a répondu : « Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt : la seule chose qui compte, en politique, c'est de gagner les élections ». Et les convives de rire, complices...

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La post-vérité est l'outil de la victoire électorale. Cet outil se paie par la versatilité et l'incohérence du propos, car d'un auditoire à l'autre les opinions changent, mais qu'importe si l'on récolte à chaque fois des applaudissements !

Il se peut que le praticien de la post-vérité, se prenant au jeu, estime que plus rien n'existe en dehors du miroir que sa parole tend à l'opinion : « la réalité, cela n'existe pas », dira-t-il alors.

Chacun gère sa propre santé mentale : celle d'un Trump ou d'un Sarkozy, c'est leur affaire. Celle de la population est plus préoccupante.

On croyait au XIXe siècle qu'il suffirait de généraliser l'accès aux études pour que la démocratie s'épanouisse : cela n'a pas empêché l'Allemagne de céder dans les années 1930 aux séductions que l'on sait, alors qu'elle était un des pays les plus éduqués.

Le démagogue séduit, l'irresponsable plaît. Si notre population adhère à ce point à leur discours, c'est sans doute aussi parce que l'establishment obéit à des rites qui simulent le sérieux : il porte donc une part de responsabilité dans le succès des farceurs.

Considérons la science. Le critère du sérieux, dit-on, c'est de publier dans des revues à comité de lecture. « Publish or perish » : ceux qui n'adhèrent pas à ce rite sont inaudibles. Et voilà que l'on croule sous le nombre d'articles fallacieux, que les affaires de trucage s'accumulent...

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du conformisme.

samedi 23 juillet 2016

Il faut défendre les institutions

Plus on crie à l'horreur après les attentats, plus on se livre à des « hommages aux victimes », plus on suscite le terrorisme auquel on prétend faire la guerre.

Il ne manquera jamais en effet d'esprits faibles pour qui l'apothéose meurtrière et suicidaire peut apparaître comme le moyen d'exister enfin, d'avoir son nom imprimé dans les journaux, sa personne analysée dans les médias.

Celui qui se « radicalise » fait peur comme le faisait naguère un SS. Il se sent important aux yeux des autres et, surtout, à ses propres yeux. La religion n'est alors qu'un prétexte : le dernier de ces crétins, celui de Nice, n'avait paraît-il jamais mis les pieds dans une mosquée.

La cible des terroristes, ce ne sont pas les victimes qu'ils font au hasard, c'est le patrimoine des institutions dont l'histoire a doté notre pays.

La police et les services de renseignements vont bloquer certaines tentatives mais ils ne pourront pas les bloquer toutes. Il se produira donc d'autres attentats – il s'en produira d'autant plus que nous aurons, par notre comportement, suscité davantage de vocations parmi les imbéciles.

lundi 18 juillet 2016

L'écart entre logiciel et logique

J'ai longtemps cru que le logiciel était logique, car il appartient au monde de la pensée alors que la matière dont sont faits les processeurs, mémoires et réseaux est soumise aux aléas du monde de la nature (transformation de la structure cristalline, effets du rayonnement cosmique, etc.).

Mais les logiciels qu'une DSI achète à des fournisseurs (systèmes d'exploitation, « progiciels », ERP, CRM, etc.) sont-ils vraiment des êtres logiques ?

La plupart sont un assemblage de composants « boîte noire » dont on ne connaît que les interfaces d'entrée et de sortie (les « API ») et que l'on aura collés ensemble avec une « glu » de code.

Nota Bene : Cette description est encore trop optimiste. Si les diverses parties du logiciel étaient des boîtes noires elles seraient isolées les unes des autres et on pourrait, en procédant à des tests, explorer leur comportement. En fait le code est au moins en partie accessible et il peut donc se trouver modifié par quelqu'un qui le comprend mal. Le logiciel est alors une sauce aux ingrédients mal identifiés et qui présente des interactions surprenantes.

Un exemple fameux est celui de la faille SSL de Linux : un intervenant a supprimé un passage dont il ne comprenait pas l'utilité et cela a réduit de façon catastrophique l'entropie cryptographique. Il a fallu dix-huit mois pour que cette bogue soit découverte.


Si le logiciel est un produit de la pensée, il s'agit d'une pensée en cascade dont la compréhension ne se transmet pas d'un étage à l'autre : cela le rend aussi complexe qu'un être naturel ou matériel.

jeudi 14 juillet 2016

À l'horizon : une histoire courte

Anne Papillault et Jean-François Dars publient sur le Web des Histoires courtes, courts romans-photos de la recherche.

La soixante-dix-septième Histoire courte ("À l’horizon") vient d'être mise en ligne. Elle est consacrée à l'iconomie.

Le lien vers toutes les histoires courtes est http://llx.fr, le lien vers celle-ci est ici : À l’horizon.

Pour respecter le format d'une Histoire courte Dars et Papillault ont dû réduire le texte. Vous trouverez ci-dessous le texte complet.

samedi 18 juin 2016

Jean Tirole, Économie du bien commun, PUF, 2016

Le livre passionnant de Jean Tirole s'appuie sur trois principes qu'il énonce clairement et dont il tire les conséquences en les appliquant à des domaines divers : le fonctionnement des marchés, la gouvernance des entreprises, le défi climatique, le chômage, l'Europe, la finance, la politique industrielle, l'économie numérique, l'innovation et la régulation.

La diversité de ces domaines illustre la fécondité de ces principes, qui se condensent dans les expressions suivantes : partir de faits stylisés ; considérer les asymétries d'information ; tenir compte des incitations.

Franck Aggeri a publié une critique approfondie des travaux de Tirole dans « Les phénomènes gestionnaires à l'épreuve de la pensée économique standard », Revue française de gestion, n° 250, 2015. Cette critique, intéressante, a cependant raté ce qui me semble être, chez Tirole, une grave lacune.

mercredi 1 juin 2016

Valeurs de la transition numérique

Je viens de terminer la rédaction de Valeurs de la transition numérique, dont le sous-titre est « Civilisation de la troisième révolution industrielle ».


Ce livre se trouvant à l'intersection de la philosophie, de l'histoire et de l'économie, seuls pourront le goûter ceux des lecteurs qui tolèrent une démarche pluri-disciplinaire.

Vous pouvez pour le lire le télécharger au format pdf (1, 73 Mo) en cliquant ici.

Voici la table des matières :

I PROLOGUE
1 La crise du numérique
1.1 Crise des valeurs
1.2 L'époque du numérique
1.3 L'iconomie comme orientation

dimanche 24 avril 2016

Le secret des animateurs

L'animateur, c'est celui qui « donne une âme » à une entreprise, et plus généralement à une institution, qui « fait tourner la boutique » en réglant sans faire d'histoire les incidents quotidiens, qui crée une « bonne ambiance », etc. Il n'a évidemment rien à voir avec l'animateur des plateaux de télé, qui n'est qu'un séducteur divertissant : c'est une secrétaire ici, un directeur là, une infirmière à l'hôpital, un facteur à la campagne, un professeur, un secrétaire général, un artisan, un commerçant, etc.

On rencontre des animateurs dans toutes les catégories de la population active. Ils sont discrets, car ils ne sont pas de ces arrivistes qui cherchent à « faire carrière ». Il faut donc être attentif pour les repérer, les identifier et les dénombrer. Leur proportion varie selon l'institution considérée et selon l'époque, la moyenne se trouvant aux alentours de 10 % selon les experts avec qui j'ai pu me concerter.

La plupart des personnes ne perçoivent pas les qualités de l'animateur et ne lui savent aucun gré de ce qu'il apporte. Celles qui les perçoivent admirent sa générosité, son équilibre, sa patience, et le trouvent sympathique.

On peut donc être tenté de voir en lui un être essentiellement moral, une personne de bonne volonté. Cependant la proportion des animateurs varie, d'une institution à l'autre, plus qu'on ne l'attend de celle des individus « moraux ». Les qualités qui rendent une personne sympathique s'estompent d'ailleurs dans les animateurs que l'on trouve parmi les dirigeants : les entrepreneurs et les hommes d'Etat.

Parmi les dirigeants de l'économie et de la politique, rares sont ceux qui méritent d'être considérés comme des entrepreneurs et des hommes d'Etat : la proportion est là encore de l'ordre de 10 %. Ces animateurs-là ne se contentent pas d'occuper une position d'autorité : ils orientent l'institution, la nation, en trouvant parmi les obstacles et les ressources le point sur lequel ils peuvent appuyer le levier d'une action stratégique. Il faut pour cela qu'ils s'émancipent de la sociologie de leur milieu pour concentrer leur attention sur la physique et la logique de l'action.

Ces entrepreneurs, ces hommes d'Etat, sont des passionnés souvent autoritaires : Henry Ford, Louis Renault, Steve Jobs, Marcel Dassault, Charles de Gaulle ont certes « donné une âme » à leur entreprise ou à la nation, ils ont été des animateurs, mais même si on les admire leur caractère n'inspire pas la sympathie.

Un salarié ne peut pas être un animateur sans présenter des qualités « morales », car la sympathie qu'il inspire est une condition nécessaire de son efficacité. Elle n'est pas nécessaire au même point chez l'entrepreneur et l'homme d'Etat car la rudesse, voire la brutalité du comportement sont tolérées et même attendues chez un dirigeant.

Il faut donc chercher ailleurs le secret de l'animateur. Il ne lui est certes pas interdit d'être généreux, équilibré et patient même quand il est un dirigeant – la générosité du créateur peut se concilier avec de la rudesse – mais ce n'est pas dans ces qualités que réside le ressort de l'animation.

Où se trouve-t-il ? Qu'est-ce qui distingue le 10 % des animateurs du 90 % des autres personnes ?

jeudi 21 avril 2016

Lire les maths

Dans le monde de la pensée chaque partie est aussi complexe que le tout : ce monde est analogue à l'espace, où un segment de droite contient autant de points que l'univers entier. Le « petit monde » qu'explore un chercheur se déploie ainsi en une richesse sans limite.

Les mathématiques explorent divers « petits mondes » : l'espace euclidien, les espaces de Riemann, les nombres entiers, les probabilités, etc. Des passerelles existent et certains d'entre eux peuvent s'agréger en un plus grand « petit monde », mais chacun répond à une intuition particulière et son exploration requiert une démarche qui lui est propre.

Le calcul des probabilités développe ainsi une tournure d'esprit qui ouvre à la pensée une avenue inédite : l'intuition probabiliste, n'étant pas innée, est absente chez nombre de personnes.

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Deux attitudes s'opposent de façon polaire dans la relation que l'on peut avoir avec les maths : l'une, formaliste, convient aux personnes qui ont l'esprit clair et une bonne mémoire. J'ai eu ainsi à l'Ecole polytechnique des camarades auxquels les maths ne présentaient aucune difficulté : pour pouvoir assimiler un de leurs « petits mondes », il leur suffisait de vérifier la cohérence des hypothèses et l'exactitude du raisonnement.

D'autres ont avec les maths un rapport plus difficile car ils se posent deux questions auxquelles le cours ne répond pratiquement jamais : « pourquoi » et « comment ». Pourquoi a-t-on choisi telles hypothèses ? Comment s'y est-on pris pour bâtir les inférences et les démonstrations ?

Ces questions ne sont pas les bienvenues. Un de mes amis, rencontrant au lycée des intégrales pour la première fois, demanda au professeur à quoi elles pouvaient servir. Il pensait à leur apport au développement logique des maths mais le professeur crut qu'il voulait savoir si elles pourraient l'aider à « gagner sa vie » : il se fit réprimander.

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Le formaliste, qui ne cherche pas « midi à quatorze heures », n'est jamais tracassé par une inquiétude. Tout est évident devant son regard limpide et si l'assimilation du cours lui demande un travail celui-ci, réduit à une vérification technique, n'implique ni passion, ni souci, ni interrogation. Il est un bon élève tandis que celui que tracassent le « pourquoi » et le « comment » s'embarrasse de préoccupations qui sont inutiles lorsque le but est d'« avoir de bonnes notes », d'« avoir son bac », de « réussir aux concours », etc.

Quelle est donc, se demande en effet ce dernier, l'intention qui a conduit Galois à considérer les groupes de commutations ? Quelles sont celles qui ont poussé Newton vers le calcul différentiel, incité Gauss à explorer les congruences, Lagrange à chercher les équations de la mécanique, Cantor à considérer des ensembles infinis ? Comment chacun s'y est-il pris ensuite pour explorer le « petit monde » qui s'ouvrait devant lui ?

Il se peut que ce mauvais élève à l'esprit récalcitrant soit mieux préparé que ne l'est le formaliste au jour où il faudra dépasser l'apprentissage pour aborder la recherche, car comme il s'est familiarisé avec ce qui se passe dans la tête d'un chercheur il s'est rapproché de l'esprit de la recherche.