dimanche 30 avril 2017

Comprendre l'intelligence artificielle

L'intelligence artificielle fait exécuter par l'informatique des opérations que l'être humain réalise naturellement : reconnaître un visage, transcrire une parole vocale en parole écrite1, jouer aux échecs, trier des messages2, détecter des comportements suspects ou des fraudes, etc. La puissance de l'ordinateur (mémoire, rapidité) lui permet de les accomplir avec une performance hors de la portée de l'intelligence humaine.

Chacune de ces opérations consiste en un classement : un visage est classé sous l'identité d'une personne ; un message est classé dans le dossier des spams ; une parole vocale est classée sous un mot écrit ; le prochain coup, aux échecs, est classé comme « meilleur coup possible », etc.

Il faut, pour pouvoir classer un être, disposer a priori d'une nomenclature3 qui définisse des classes. Dans la vie courante chacun de nous utilise plusieurs nomenclatures : lorsque nous rencontrons une personne, nous nous comportons envers elle en fonction de la catégorie psychosociologique dans laquelle nous la rangeons selon son âge, son habillement, son langage, etc. Lorsque nous sommes au volant nous inférons le comportement prévisible des autres conducteurs selon leur apparence et celle de leur voiture, etc. : nous interprétons ainsi des symptômes pour parvenir à un diagnostic.

L'ensemble des nomenclatures présentes dans l'intellect d'une personne constitue la grille conceptuelle (ou « grille » tout court) à travers laquelle elle se représente le monde tel qu'elle le voit4.

Dans le langage courant, « classement » et « classification » sont parfois synonymes et il en est de même pour « nomenclature » et « classification ». Pour la clarté des idées nous donnons ici à chacun de ces mots un sens précis :
  • une nomenclature est la partition d'un domaine de connaissance en « classes » à chacune desquelles est associé un nom ou un code : « nomenclature des activités industrielles », « nomenclature des êtres vivants », etc. ;
  • le classement est l'opération qui range un individu dans une classe d'une nomenclature existante : la personne qui dit « cet arbre-là est un mélèze » range un arbre dans la classe « mélèze » d'une nomenclature des arbres ;
  • la classification est l'opération qui crée la nomenclature d'un domaine de connaissance.

Intelligence artificielle = analyse discriminante

La statistique a systématisé cette démarche de classement avec diverses méthodes d'analyse discriminante:
  • l'analyse factorielle discriminante5 procure les combinaisons linéaires de symptômes qui distinguent au mieux les diagnostics;
  • une machine à vecteurs de support (Support Vector Machines, SVM) indique la frontière, éventuellement sinueuse, qui sépare au mieux les diagnostics dans le nuage de points qui représente les individus dans l'espace des symptômes ;
  • un réseau neuronal est un ensemble d'algorithmes communiquant par des liaisons, nommées « synapses », dont la pondération non linéaire tâtonne jusqu'à ce que l'interprétation des symptômes soit conforme au diagnostic.

Un réseau neuronal est une « boîte noire » : personne ne peut expliquer pourquoi il est arrivé à telle ou telle conclusion. Cela contrarie les esprits logiques et certains praticiens jugent d'ailleurs les SVM plus efficaces que les réseaux neuronaux. D'autres ont l'opinion contraire, d'autres encore estiment que la meilleure méthode s'appuie sur une combinaison des deux6.

Nous laisserons les experts à leurs controverses pour retenir que ce que l'on nomme « intelligence artificielle » est essentiellement l'application d'une technique statistique, l'analyse discriminante : quelle que soit la méthode qu'elle emploie, elle s'appuie en effet sur la théorie statistique et sur l'informatique complétées (et parfois compliquées) par l'ingéniosité et l'empirisme des praticiens.

Dire que « l'intelligence artificielle, c'est de l'analyse discriminante » suffit, semble-t-il, pour la situer du point de vue des intentions confrontées aux possibilités techniques et aux risques éventuels qui les accompagnent, et aussi pour éviter les analogies hasardeuses que l'expression « intelligence artificielle » a suggérées à certains penseurs.

jeudi 27 avril 2017

Diverses formes de trahison

Il existe plusieurs façons de trahir son pays.

On pense immédiatement aux profiteurs et aux prédateurs : aux dirigeants qui, comme Carlos Ghosn, s'octroient des rémunérations dont le montant annuel est celui d'un bon patrimoine ; aux politiques qui, fascinés par le niveau de vie de ces dirigeants, se procurent des rémunérations annexes en tirant parti de leur fonction et en cédant aux lobbys ; aux entreprises qui, pratiquant l'évasion fiscale nommée pudiquement « optimisation », profitent de la qualité des équipements et services publics sans vouloir contribuer à leur financement ; aux aventuriers qui, comme Patrick Drahi, empruntent pour s'emparer d'entreprises auxquelles ils font porter ensuite le poids de la dette ; aux banques enfin, qui pratiquent à grande échelle une prédation sur le système productif et vendent aux fraudeurs le service de blanchiment de leurs gains.

Mais il existe d'autres formes de trahison. Des intellectuels et gens des médias, cultivant un désespoir à la mode, parlent de notre prétendue « décadence », de notre prétendue « insécurité », alors que l'histoire montre que la France n'a jamais connu une telle sécurité et que si le PIB croît plus lentement que naguère, il ne recule pas. Des économistes et des philosophes militent contre le « capitalisme » et pour une « décroissance » dont les conséquences personnelles les contrariraient à coup sûr. Des « penseurs » comme les auteurs de L'insurrection qui vient et autres partisans de la « Nuit debout » militent pour la destruction du « système », c'est-à-dire de nos institutions et de notre Etat. Le respect dû à l'être humain quel que soit son sexe est caricaturé par des nouveautés linguistiques grimaçantes (« celles et ceux », etc.) qui déteriorent notre langue maternelle, le français. Cette langue, des universitaires et des chercheurs l'abandonnent pour ne plus parler et écrire qu'en mauvais anglais au détriment de la qualité de leur pensée.

Le « peuple », que certains semblent vouloir diviniser, trahit lui aussi à sa façon. Dans mon coin de province des personnes qui vont consulter à l'hôpital, et qui seraient parfaitement capables de conduire leur voiture, prennent le taxi remboursé par la sécurité sociale « parce qu'elles y ont droit » : notre République, œuvre de notre histoire, est considérée comme une vache à lait et non comme le patrimoine commun des citoyens. Un gamin sympathique à qui je demande « ce qu'il compte faire quand il sera grand » répond « je serai chômeur ». Je vois dans les cafés des affiches de films, C'est assez bien d'être fou et Vorem rien foutre al pais : ces films sont peut-être excellents mais leurs titres, accompagnés d'autres affiches qui proclament « non au nucléaire », « non au gaz de schiste », etc., deviennent les slogans d'un programme destructeur.

mardi 25 avril 2017

La blockchain dans l'iconomie

L'iconomie est le schéma, ou modèle, d'une société et d'une économie qui, par hypothèse, s'appuient efficacement sur la ressource informatique. Ce modèle, qui met en évidence les conditions nécessaires de l'efficacité, pose à l'horizon du futur un repère propre à orienter la stratégie des entreprises et des institutions.

La perspective de l'iconomie peut éclairer celle de la blockchain elle-même, tout en offrant un point de vue qui permet de faire abstraction des débats techniques actuels (sur la taille optimale des blocs, sur le choix entre « preuve de travail » (prof of work) et « preuve d'enjeu » (proof of stake) pour la rémunération des « mineurs » (miners) ou des « forgeurs » (minters), sur le contenu et le fonctionnement des « contrats intelligents » (smart contracts), etc.).

Les traits essentiels de l'iconomie sont les suivants1 :
  • les tâches répétitives physiques et mentales sont automatisées ;
  • chaque produit est diversifié en variétés destinées à un segment des besoins ;
  • chaque variété d'un produit est un assemblage (package) de biens et de services élaboré par un réseau de partenaires ;
  • chaque entreprise vise à conquérir un monopole temporaire.

Cette courte description fait immédiatement apparaître des domaines d'application de la blockchain : coopération au sein d'un réseau de compétences, ingénierie d'affaire autour des partenariats, cohésion de l'assemblage de biens et de services.

S'agissant de prospective il faut considérer ici la génération de blockchain aujourd'hui la plus avancée, dite 3.0, qui est celle des « contrats intelligents » (smart contracts) et englobe les fonctionnalités des générations 1.0 (réalisation et conservation de paiements en devise numérique) et 2.0 (stockage des traces de transactions portant sur des actifs)2. Nous n'imaginons pas ici par anticipation une future génération 4.0.

lundi 24 avril 2017

Lendemain de premier tour

Toute élection présidentielle est un saut dans l'inconnu. Quoique l'on puisse dire, on ne vote pas pour un "projet", car on sait qu'il sera oublié après l'élection. On vote pour un style qui annonce une orientation, une attitude, que l'on espère à la hauteur de la fonction et des défis qu'elle comporte. Cette évaluation intuitive et globale des divers candidats est sans doute plus fiable que celle qui s'appuie sur la lecture de leur "programme".

Les défis sont nombreux. L'un est la "malédiction de l'Elysée", une perte du sens des réalités, du contact avec les choses et les personnes : c'est la rançon du mode de vie qui suit l'accès à la fonction suprême.

L'autre est le ressentiment, la haine, qui s'éveillent dans le cœur des "politiques" envers un nouveau venu qui, loin de se laisser bizuter par les anciens, leur a raflé le prix d'excellence. Ils vont vouloir le lui faire payer en l'assassinant, au moins politiquement et fût-ce en se suicidant eux-mêmes.

Sa victoire face à Marine Le Pen est certaine mais on a tort de faire du Front national un épouvantail : l'orientation qu'il incarne étant une composante de notre histoire, il faut la connaître et la comprendre - ce qui ne veut pas dire qu'on l'approuve !

Cette orientation est, sous le masque d'une adhésion de façade à notre République, celle de la réaction anti-républicaine qui a inspiré la restauration sous Charles X, la collaboration avec l'Allemagne nazie sous Pétain, le putsch des généraux à Alger en 1961, et qui inspire encore une admiration nostalgique pour les régimes de Franco et de Salazar. La diaboliser, dire que l'on en a peur, lui opposer un "non" sans discussion, tout cela ne fait que lui donner plus de prestige.

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En regardant hier soir Emmanuel Macron j'ai pensé à Bonaparte et à Gorbatchev.

dimanche 16 avril 2017

Pourquoi je ne publie pas dans des « revues à comité de lecture »

Je ne me suis jamais soucié de publier dans des revues à comité de lecture et si cela m'arrive, c'est par accident. Mes écrits sont en effet destinés à des lecteurs et non à des algorithmes qui classent les chercheurs selon le nombre de leurs publications dans des revues jugées crédibles.

Ce système pervers encourage la paresse et la fraude. La paresse, puisqu'il permet de classer les chercheurs sans jamais devoir lire leurs textes. La fraude, qui se manifeste dans des tactiques pour multiplier le nombre des articles et obtenir de nombreuses citations, au prix parfois d'une tricherie sur la qualité des résultats présentés : le « publish or perish » incite à la malhonnêteté.

Lorsque j'étais chercheur à l'INSEE un collègue m'a décrit ces tactiques qu'il utilisait habilement. Il m'a semblé impossible de concilier, avec la qualité de la recherche et la liberté de la pensée, le temps et l'attention que ces tactiques exigent, le conformisme aussi auquel il faut se plier pour séduire un de ces fameux « comités de lecture ». J'ai donc décidé de n'avoir aucune complicité, aucune complaisance avec ce système.

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jeudi 30 mars 2017

Citations utiles

Voici une petite collection de citations qui illustrent les raisonnements sur l'informatisation et les systèmes d'information :

« Fondamentalement, l’ordinateur et l’homme sont les deux opposés les plus intégraux qui existent. L’homme est lent, peu rigoureux et très intuitif. L’ordinateur est super rapide, très rigoureux et complètement con » (Gérard Berry, professeur d'informatique au Collège de France, entretien avec Rue89, 26 août 2016).

« The hope is that, in not too many years, human brains and computing machines will be coupled together very tightly, and that the resulting partnership will think as no human brain has ever thought and process data in a way not approached by the information-handling machines we know today » (Joseph Licklider, « Man Computer Symbiosis », IRE Transactions on Human Factors in Electronics, mars 1960).

« The strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017).

« In mathematics we are usually concerned with declarative (what is) descriptions, whereas in computer science we are usually concerned with imperative (how to) descriptions » (Harold Abelson et Gerald Jay Sussman, Structure and Interpretation of Computer Programs, MIT Press, 2001, p. 22).

« L'information n'est pas une chose, mais l'opération d'une chose arrivant dans un système et y produisant une transformation. L'information ne peut pas se définir en dehors de cet acte d'incidence transformatrice et de l'opération de réception » (Gilbert Simondon, Communication et information, Les éditions de la transparence, 2010).

« Un professeur de l'ESCP a fait une étude sur près de 300 entreprises dans le monde. Il démontre que 9 % des collaborateurs s'arrachent pour faire avancer les choses, 71 % n'en ont rien à faire et 20 % font tout pour empêcher les 9 % précédents d'avancer » (Georges Epinette, Antémémoires d'un dirigeant autodidacte, Cigref-Nuvis, 2016, p. 24).

« Les approches bureaucratiques ignorantes de la nature du travail cherchent à éliminer toute pensée, activité coûteuse dont la rentabilité n'est pas immédiatement perceptible. D'où l'échec que le « perfectionnement » des procédures ne fera qu'amplifier. L'application trop systématique d'idées parfaitement logiques peut engendrer des catastrophes »(Laurent Bloch, Systèmes d'information, obstacles et succès, Vuibert, 2005).

jeudi 2 mars 2017

Un robot n'est pas une personne, une personne n'est pas un robot

Mon ami Pierre Berger n'est pas d'accord avec ce que j'ai écrit dans « Taxer les robots serait une faute historique » : « on peut très bien considérer, dit-il, qu'un robot a une intention propre. N'importe quel objet physique a une intention propre : continuer d'exister ou de se mouvoir selon les lois de Newton... »

Selon Pierre Berger des choses (une pierre, une goutte d'eau, etc.) peuvent avoir des intentions et donc penser : la « chose qui pense » étant pour lui une réalité (alors qu'elle est pour moi une chimère), il ne peut pas concevoir ce qui distingue un robot d'une personne.

Chacun est libre de choisir la façon dont il voit le monde et l'animisme, qui attribue une âme aux choses, enchante l'imagination poétique et la rêverie. Je ne critiquerai donc pas le point de vue de Pierre Berger mais il me semble qu'il l'empêche de voir certaines choses.

Le fait est que les systèmes d'information ont fait apparaître un être nouveau dans les institutions : l'« être humain augmenté », désormais porteur de la compétence individuelle et qui résulte de la symbiose de la personne et de l'automate, ordinateur ou robot.

Pour réussir cette symbiose les institutions doivent savoir organiser l'action conjointe de la personne et de l'automate en attribuant à chacun des deux les tâches qu'il fait mieux que l'autre : tandis que notre cerveau sait interpréter des situations particulières, se débrouiller devant l'imprévu, concevoir des idées et des choses nouvelles, l'automate exécute plus vite et plus exactement que nous ne pouvons le faire la suite d'instructions que comporte son programme.

Les systèmes d'information organisent en outre le réseau qui assure la synergie des compétences individuelles. Cette synergie, qui procure son efficacité à l'action collective, ne peut s'instaurer que si les organisateurs tiennent compte du fait que chacune des compétences individuelles résulte de la symbiose d'une personne et de l'automate.

Pour pouvoir réussir cette symbiose il faut savoir penser ce qui distingue l'automate et la personne mais qui est invisible si l'on postule que l'automate est une personne, car alors on ne peut plus concevoir en quoi ils diffèrent.

Si l'on nie la différence entre le robot et la personne, il sera en outre naturel de considérer les personnes comme des robots et donc d'attendre d'elles qu'elles agissent en exécutant un programme. C'est ce que font les entreprises qui téléguident l'action de leurs agents en l'enfermant dans des consignes détaillées et strictes : elles croient qu'ils répugneraient à prendre des initiatives, à faire preuve de créativité et de responsabilité, etc., alors qu'en fait c'est elles qui sont incapables de leur déléguer la légitimité qui le permettrait.

C'est ainsi que l'on rencontre, derrière les guichets de la SNCF, des impôts, de la sécurité sociale, des banques, etc., des agents auxquels un système d'information interdit d'user de leur bon sens en face du client qui présente un cas particulier. Ces institutions tournent le dos à l'efficacité en gaspillant une ressource naturelle, l'intelligence de leurs agents.

Les régimes totalitaires ont assimilé les personnes aux machines : ils ont ambitionné de créer un « homme nouveau » qui comme elles serait puissant, précis, infatigable et impitoyable. Ceux qui assimilent aujourd'hui les robots aux personnes, et donc les personnes aux robots, annoncent le retour de ce totalitarisme.

lundi 20 février 2017

L'iconomie

(Ce texte est une annexe à la Lettre ouverte aux candidats à l'élection présidentielle).

Le « numérique », le « cyber », l'« intelligence artificielle », le « big data », l'« internet des objets », etc., sont autant de manifestations de l'informatisation. L'iconomie est le schéma d'une société et d'une économie informatisées par hypothèse efficaces.

Ce schéma offre un repère pour orienter la politique économique de l'État et la stratégie des entreprises. L'institut de l'iconomie s'emploie à le développer afin de mettre en évidence les conditions nécessaires de l'efficacité. En voici les principaux éléments :

Cerveau d’œuvre

* Dans l'iconomie les tâches répétitives physiques ou mentales sont automatisées.

* L'activité des agents se concentre sur les tâches qui exigent créativité et discernement : conception des produits et ingénierie de leur production d'une part, services aux consommateurs et utilisateurs d'autre part.

* La conception et la programmation des automates, activités humaines, accumulent une « intelligence artificielle » que le système d'information associe dans l'action productive aux initiatives des agents. L'« être humain augmenté », unité de base des organisations, s'appuie ainsi sur la synergie du cerveau humain et de la ressource informatique.

* La main d'oeuvre est remplacée par le cerveau d'œuvre auquel l'entreprise reconnaît la légitimité (droit à l'erreur, droit à l'écoute) qui correspond aux responsabilités qu'elle lui délègue. L'iconomie est une économie de la compétence et la synergie des compétences individuelles s'appuie sur le système d'information.

Monopoles temporaires

* Les contraintes qu'imposent l'espace et le temps sont pratiquement abolies car le manteau de la ressource informatique s'étend instantanément sur le monde entier.

* L'iconomie est une économie de la qualité, la concurrence se faisant selon le rapport « qualité subjective/prix ». Le marché de chaque produit obéit au régime de la concurrence monopolistique : chaque entreprise définit les attributs qualitatifs de son produit afin de conquérir un monopole temporaire sur un segment mondial des besoins.

* Chaque produit est un assemblage de biens et de services, ou de services seulement. La plupart des produits sont élaborés par un partenariat d'entreprises. Le système d'information assure la cohésion des biens et services ainsi que l'interopérabilité du partenariat. La qualité d'un produit dépend principalement de celle des services qu'il comporte.

* Alors que les besoins des consommateurs et utilisateurs peuvent être saturés en termes de quantité, ils n'ont aucune limite en termes de qualité : le potentiel de la croissance qualitative est donc illimité. Elle respecte les exigences de l'écologie.

* Le système éducatif s'ajuste avec souplesse pour former les compétences nécessaires à la conception des produits et à la qualité des services. Il accorde une place importante à l'enseignement de l'informatique.

* Le plein emploi étant assuré, la société s'appuie sur une classe moyenne nombreuse.

Régulation des risques

* L'essentiel du coût de production des biens réside dans la conception et la programmation des automates. Cet investissement étant effectué avant que le produit ne soit mis sur le marché, l'iconomie est l'économie du risque maximum.

* La régulation de l'iconomie maîtrise la violence de la concurrence monopolistique et anime la croissance qualitative en réglant la durée des monopoles temporaires.

Lettre ouverte de l'institut de l'iconomie aux candidats à l'élection présidentielles

La robotisation, l'automatisation et leurs effets sur l'emploi sont au centre des préoccupations actuelles. Ils sont aussi au cœur des réflexions de notre institut. Nous croyons utiles de les partager avec vous.

Toutes les tâches répétitives ont vocation à être automatisées, qu'elles soient physiques ou intellectuelles. Il ne faut pas le regretter : n'a-t-on pas déploré l'aliénation du travailleur contraint de répéter indéfiniment un même geste ?

Le travail humain va se focaliser sur ce qui n'est pas automatisable : travail technique (concevoir les produits, organiser leur production) et aussi travail relationnel car plus la production est automatisée, plus le besoin de relations interpersonnelles se fait ressentir. L'entreprise doit donc savoir entretenir avec ses clients une relation de personne à personne.

Par ailleurs la compétitivité se conquiert désormais par la qualité du produit, plus précisément par son rapport « qualité subjective/prix ». Cela ouvre à l'économie une perspective de croissance car si les besoins du consommateur sont limités en termes de quantité on ne peut assigner aucune limite à son exigence de qualité, d'adéquation du produit à ses besoins1.

De ce point de vue la France dispose d'un avantage qu'elle n'a pas su exploiter pleinement jusqu'à présent : elle a auprès des autres nations l'image d'un pays attentif à la qualité.

La qualité des services étant une composante essentielle de la qualité des produits, il faut former la compétence relationnelle, la reconnaître et la rémunérer convenablement.

Qualité des produits, qualité des services, respect envers les compétences : bien comprises, ces orientations peuvent permettre à la France d'atteindre le plein emploi de sa force de travail et de restaurer sa balance commerciale.

Elles font appel à un sentiment très présent chez les Français et sur lequel un responsable politique doit savoir s'appuyer : la dignité professionnelle du travailleur.
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1 La qualité est désormais mesurable (Vincent Lorphelin, La république des entrepreneurs, Fondapol, 2017).

Taxer les robots serait une faute historique

Taxer les robots pour protéger l'emploi semble une idée naturelle puisque le robot travaille à la place des êtres humains auxquels il se substitue. Elle est soutenue par Bill Gates, elle paraît avoir convaincu une majorité des Français.

Cependant les taxes sur le travail sont la contrepartie de prestations sociales (retraite, chômage, santé) qui n'ont aucun sens s'agissant des robots. Taxer les robots viole d'ailleurs un principe de la fiscalité : l'impôt porte sur la richesse que crée une entreprise et non sur ses équipements.

Automatiser les tâches répétitives fait passer de la main d'œuvre au cerveau d'œuvre qui implique des compétences, une formation et une organisation nouvelles. Ceux qui disent qu'il faut limiter le nombre des robots pour « protéger l'emploi » tentent donc, comme les luddites en 1811-1812, de perpétuer une forme de travail devenue obsolète. Or la France est en retard : elle ne possède que 125 robots pour 10 000 salariés dans l'industrie alors que l'Allemagne en compte 4371. Il n'est pas opportun de freiner son investissement.

Plus profondément, ceux qui voient dans le robot un travailleur semblable à l'être humain sont proches du mouvement d'idées qui postule que l'« intelligence artificielle » possède les mêmes aptitudes que l'intelligence humaine. Le robot serait une « chose qui pense », chimère qu'il est facile d'imaginer mais dont il est osé d'espérer la réalisation.

Ce mouvement d'idées s'exprime dans un rapport présenté au Parlement européen et qui propose de considérer les robots comme des personnes dotées de droits, devoirs et responsabilités. Or tandis que l'action d'une personne exprime des intentions et des valeurs un robot n'a pas d'intention propre : son action exprime les intentions et valeurs de la personne qui l'a programmé, dont elle engage la responsabilité.

L'iconomie fait apparaître un être nouveau, l'« être humain augmenté », doté de facultés inédites et capable d'actions auparavant impossibles2. L'avenir n'appartient ni à l'automatisation absolue, ni au maintien de formes d'emploi obsolètes, mais à la symbiose de l'être humain et de l'automate informatique.

Pour la réussir il faut avoir conscience de leur différence, percevoir ce que chacun peut faire mieux que l'autre afin de les articuler raisonnablement. Voir dans le robot un équivalent du travailleur humain et le taxer en conséquence, c'est inhiber et retarder les apports de cette symbiose.

Taxer les robots serait donc une faute historique.
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1 World Robotics, International Federation of Robotics, 2016.
2 « The strongest chess player today is neither a human, nor a computer, but a human team using computers. » (Devdatt Dubhashi et Shalom Lappin, « AI Dangers: Imagined and Real », Communications of the ACM, février 2017).

mardi 24 janvier 2017

Les informaticiens et les systèmes d'information

Certains informaticiens s'intéressent aux systèmes d'information, d'autres non.

Il m'est arrivé de participer à des réunions où d'honorables académiciens débattent sur le programme d'un enseignement de l'informatique dans le secondaire. Je leur conseille d'y introduire la conception du système d'information de la classe : gestion d'une bibliothèque de prêt, du cahier de textes, du cahier de notes, de la correspondance avec les parents, documentation des cours, etc.

Cela permettrait aux élèves de voir à quoi l'informatique peut servir. Cette idée est toujours jugée excellente mais elle est oubliée par la suite : je ne la retrouve dans aucun des textes consacrés à ce programme.

La réaction exaspérée d'un de mes amis – grand informaticien qui m'a appris une foule de choses et à qui je dois beaucoup – m'a indiqué la piste d'une explication sur laquelle nous reviendrons.

Le phénomène est général. L'excellent cours d'informatique donné au Collège de France par Gérard Berry ne contient aucune allusion aux systèmes d'information. Donald Knuth ne leur a pas consacré une ligne dans son monumental traité sur l'art de la programmation1. Maurice Nivat, grand théoricien de l'informatique, a été assez modeste pour me dire « ce que tu me dis sur les systèmes d'information est intéressant, je n'y connais rien ». Gilles Dowek et Serge Abiteboul viennent de publier un livre2 où l'expression « système d'information » figure, mais en passant et sans rien en dire.

Ceux des informaticiens qui ignorent les systèmes d'information s'intéressent aux algorithmes, à la structure des langages de programmation, aux compilateurs, à la conception physique et logique des processeurs et des mémoires, aux protocoles des réseaux, à l'« informatique embarquée » qui équipe les avions, automobiles, satellites et, de plus en plus, toutes les machines. Ils ne manquent donc pas de travail, ils font œuvre utile, mais les systèmes d'information sont dans la tache aveugle de leur intellect. Pourquoi ?

vendredi 6 janvier 2017

Anatomie de l'entreprise : pathologies et diagnostic

(Contribution au colloque « Les métamorphoses des relations Etat-Entreprise » le 7 décembre 2016 à l'Institut d'études avancées de Nantes)

L'entreprise est une énigme pour la science économique, la sociologie et le droit1. Cependant elle existe dans sa diversité et sa complexité, et à défaut d'une théorie on peut la prendre à bras le corps pour agir envers elle et avec elle.

C'est un être vivant car on peut lui assigner une date de naissance et elle mourra un jour. Son cycle de vie peut obéir à divers scénarios que nous allons illustrer en déroulant l'un d'entre eux.

Un cycle de vie

L'entreprise est créée par des pionniers qui ambitionnent de changer le monde en y faisant surgir une institution2 nouvelle, leur entreprise, pour offrir un produit auparavant inexistant.

Si elle passe le cap de la mortalité infantile sa taille augmente et, avec elle, sa complexité : elle définit divers niveaux de responsabilité et délimite des directions spécialisées qu'elle doit coordonner. Bientôt les pionniers partent vers d'autres aventures. Ils sont remplacés par des organisateurs qui « rationalisent » l'entreprise.

Supposons que l'entreprise est prospère. La trésorerie s'accumule, il faut des compétences pour la gérer : le pouvoir de décision glisse dans les mains de financiers pour qui le maître mot est « rentabilité », et qui ne voient la physique de l'entreprise – agents, techniques, produits et clients – qu'à travers les comptes. La poursuite de la croissance passe alors par des fusions et des acquisitions.

mercredi 30 novembre 2016

À côté d'Edmond Malinvaud

(Contribution au colloque en l'honneur d'Edmond Malinvaud « Théorie, mesure et expertise » le 9 décembre 2016)

Le directeur général de l'INSEE et le directeur de l'ENSAE, Claude Gruson et Edmond Malinvaud, accueillirent en octobre 1963 une nouvelle promotion d'élèves administrateurs en tenant en substance le discours suivant : « le travail auquel vous allez vous former est obscur et sans gloire, il ne vous donnera que l'austère satisfaction du devoir accompli ». L'un de nous exprima le sentiment commun en s'écriant « qu'est-ce que je fiche donc ici ! ».

Notre génération était l'otage d'une constellation intellectuelle dont les étoiles se nommaient Marxisme, Psychanalyse, Surréalisme, Structuralisme et qui, sous prétexte de libérer les esprits, délimitait étroitement ce qu'il était culturellement légitime de dire et de penser. Les auteurs que nous lisions ignoraient les institutions1 dont le « sérieux » nous inspirait une ironie proche de celle de Boris Vian2.

Quelques-uns d'entre nous ressentaient sans doute peu cette pression, d'autres possédaient dans leur esthétisme le ressort qui les en libérerait, mais dans l'ensemble nous étions comme le sera Michel Foucault3 hostiles envers « les pouvoirs », méfiants envers « le système » et prêts à participer plus tard aux errements de mai 1968. Christian Sautter annoncera ainsi à un magistrat scandalisé que nous refusions de prêter serment : depuis ce jour, les statisticiens français ne sont plus assermentés.

Les cours de l'ENSAE n'étaient pas faits pour nous convenir. Serge Kolm enseignait la théorie néoclassique sans prendre le recul qui aurait permis de concevoir la légitimité de ses hypothèses, Raymond Barre tenait un discours élégant mais vide, Maurice Allais se complaisait dans l'abstraction. Le cours d'économétrie de Malinvaud4 s'appuyait sur les conventions de la comptabilité nationale et nous n'étions pas assez mûrs pour pouvoir apprécier cette structure conceptuelle. Seuls les cours de sociologie de Pierre Bourdieu et Michel Rocard, ainsi que le cours de statistique mathématique de Gérard Calot, m'ont paru alors satisfaisants par leur rigueur et leur qualité pédagogique.

mercredi 16 novembre 2016

Les robots et nous

(Article publié le 9 novembre 2016 par Atlantico sous le titre « Serons-nous bientôt capables de créer des robots aussi réalistes que dans Westworld ? ». Les textes de la rédaction sont marqués en gras.)

Les robots nous ressemblent de plus en plus, physiquement et intellectuellement. Quand certains sont enthousiastes vis-à-vis de ces nouvelles technologies, d'autres sont plus méfiants. Dans un futur plus ou moins proche, nous pouvons penser qu'une confusion entre Hommes et robots sera possible.

A l’image de la série Westworld, les industriels essaient de concevoir des robots qui ressemblent de plus en plus à l’Homme physiquement. Quand pourrions-nous voir des robots dont nous pourrions confondre l'apparence avec celle des humains ? Au-delà de la texture de la peau ou du réalisme du regard, à quelles difficultés les ingénieurs sont-ils confrontés ?

Il est facile d'entourer un robot d'une matière qui imite l'apparence d'un être humain. Il est par contre difficile de lui donner un comportement semblable à celui d'un être humain.

C'est possible pour les tâches qu'un programme peut réaliser : puisqu'un programme sait jouer aux échecs, on peut concevoir un robot joueur d'échec qui saurait déplacer les pièces et imiter les mimiques d'un joueur humain.

Le robot est fait pour exécuter un programme, c'est-à-dire accomplir des actions qui ont été prévues par un programmeur. Il fait cela de façon répétitive, mieux, et plus vite que ne le ferait un être humain : c'est la raison pour laquelle on a cru qu'un robot pourrait être "intelligent".

Cependant seul l'être humain est capable d'interpréter une situation nouvelle, de répondre à un événement imprévisible, d'avoir l'intuition qui permet de trouver la réponse à une situation complexe, d'user de discernement face à des cas particuliers surprenants.

Sur le plan de l'intelligence et de la conscience, certaines IA sont-elles aujourd'hui capables de passer le test de Turing ? Quels progrès ont-ils été réalisés ces dernières années, et que reste-t-il toujours à accomplir ?

Non, les IA n'ont pas su passer le test de Turing de façon satisfaisante. Les quelques expériences "réussies" sont tellement artificielles qu'elles ne prouvent rien.

Le vrai problème, celui sur lequel les recherches devraient se concentrer, réside dans la coopération de l'être humain et de l'automate programmable qu'est un robot. Ils ont des capacités et des facultés différentes, qu'il s'agit d'articuler au mieux.

Si l'on croit possible qu'un automate ait la même intelligence qu'un être humain, fût-elle "artificielle", on s'interdit de penser leur articulation, car il est impossible d'articuler l'identique avec soi-même, et du coup on rate le problème le plus intéressant et le plus important.

Au regard des recherches en cours et des problèmes qu'il reste à résoudre, dans combien d'années pourront-nous voir des androïdes tels que ceux de Westworld ?

On peut les voir dès aujourd'hui dans un film ou une série télévisée, où ce sont d'ailleurs des acteurs humains qui jouent le rôle des robots : l'imagination des metteurs en scène n'a pas de limite.

Dans la vraie vie, nous aurons des robots pour les tâches ménagères et dans les entreprises, mais il ne sera pas efficace de leur donner une apparence humaine : un robot aspirateur fonctionne très bien, personne ne pense à lui donner cette apparence.

Je me demande si le rêve d'un robot d'apparence humaine n'exprime pas le désir de voir les êtres humains se comporter comme des robots : c'est déjà le cas des tueurs à gage ou tueurs en série qui occupent tant de place dans les films, ou celui des terroristes robotisés par un lavage de cerveau.

Les régimes totalitaires d'autrefois ont ambitionné de créer un "homme nouveau" qui aurait l'efficacité et l'insensibilité d'une machine mécanique.

La même ambition perverse renaît aujourd'hui, la mécanique étant remplacée par l'informatique.

lundi 14 novembre 2016

Qu'est-ce que l'iconomie ?

(Article publié sur le site iconomie.org)

L’étymologie du mot « iconomie » associe les deux mots grecs « eikon » (image) et « nomos » (organisation). Cette construction est semblable à celle d’ « économie » qui associe « oikos » (maison, famille) à « nomos » : l’économie, c’est la gestion d’une famille1.

L’économiste brésilien Gilson Schwartz2 estime que « dans l’iconomie le nomos est défini par l’icône, par quelque chose d’intangible, qui est un code visuel, immatériel, réel et symbolique en même temps : cette iconomie, qui transforme notre mode de penser, mesurer et sentir, ressemble à un jeu ».

Pour sa part l’institut de l’iconomie définit ainsi l’iconomie : « Société dont l’économie, les institutions et les modes de vie s’appuient sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet3 ». Il a construit le modèle schématique d’une telle société, par hypothèse efficace.

L’iconomie ainsi conçue n’est pas une prévision mais un repère posé à l’horizon du futur pour indiquer une orientation aux stratèges, hommes d’État et entrepreneurs, ainsi qu’aux animateurs qui agissent dans les institutions, en mettant en évidence les possibilités et les risques qu’apporte l’informatisation4.

Ce repère invite à combler l’écart qui existe entre la société actuelle, qui subit une crise de transition, et une efficacité économique potentielle évaluée selon le bien-être matériel de la population.

Il est vrai que l’informatisation entoure le monde réel d’une doublure symbolique qui le reproduit dans le monde de la pensée sous forme d’images : il en résulte des effets psychologiques et sociologiques aussi intenses que ceux qu’ont eus en leur temps l’écriture et l’imprimerie. C’est sur ces effets que Gilson Schwartz a focalisé son attention.

Le modèle de l’iconomie, tel que l’institut de l’iconomie l’a élaboré, les prend en considération pour faire apparaître les conditions nécessaires de l’efficacité dans le système technique contemporain5.
__________________
1 On dit « économie politique » pour désigner la gestion d’une nation, « polis » (la cité).
2 Gilson Schwartz, « Iconomie, diversité culturelle et monétisation ludique sur l’internet des objets », in Lilian Richieri-Hanania et Anne-Thida Norodom, Diversité des expressions culturelles à l’ère du numérique, Teseo, 2016.
3 Michel Volle, iconomie, Economica, 2014, p. 11.
4 Certains préfèrent dire « numérique » ou « digital » plutôt qu’« informatique », et orientent leur intuition dans la perspective d’une « intelligence artificielle » et de robots humanoïdes.
5 La notion de « système technique » est due à Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, La Pléiade, 1978.

lundi 24 octobre 2016

Les économistes et la statistique

Le statisticien qui débarque parmi les économistes découvre avec surprise comment la plupart d'entre eux utilisent la statistique (nous parlons ici du comportement massif de cette corporation, non des grands économistes qui sont des utilisateurs prudents).

Les malentendus abondent. Le lien de la statistique avec l'Etat, « Staat », lui a conféré un caractère officiel (elle alimente les offices de l'administration) qui n'a aucun rapport avec l'exigence scientifique.

Malinvaud a cru pouvoir exprimer celle-ci en disant que le statisticien devait être objectif, expression ambiguë qui peut signifier que le statisticien doit être honnête, ce qui devrait aller sans dire, mais aussi que la statistique doit reproduire fidèlement et entièrement l'objet qu'elle observe, ce qui est hors de sa portée.

Du point de vue scientifique le critère de la qualité de la statistique est la pertinence qui implique une subjectivité non pas individuelle, mais historique et collective : elle doit répondre à la situation particulière d'une société.

Ce point de vue est rarement présent dans les faits. Pour la machine administrative toute interrogation sur la qualité de la « statistique officielle » est un sacrilège ou, à tout le moins, une impertinence. L'éthique professionnelle de la plupart des statisticiens est par ailleurs celle de l'objectivité : ils ne truqueront jamais les produits de l'usine qu'ils font fonctionner, mais ils se soucient peu des ressorts de son évolution.

Celle-ci est lente car il faut au moins une dizaine d'années pour que l'observation d'un phénomène nouveau puisse fournir des résultats utilisables : c'est le délai nécessaire pour définir les concepts, tester la faisabilité d'une enquête, l'exploiter, publier ses résultats, disposer enfin d'une série chronologique assez longue pour amorcer son interprétation. La recherche de la productivité exigeant la stabilité des méthodes, elles tendent à se figer en habitudes et traditions.

L'économie est ni plus ni moins hypothétique que les autres sciences

La science économique (economics) ambitionne de rendre compte du fonctionnement de l'économie réelle (economy), monde de la production, des échanges et de la consommation. Ce monde étant complexe, la pensée ne peut le représenter que sous la forme de schémas simples que l'on nomme « modèles ».

Il en est de même, notons-le, pour tous les « mondes » que la pensée explore (celui de la nature physique, celui de la biologie, etc.) : elle est toujours simple en regard de leur complexité. Un schéma peut cependant, comme le fait une caricature, dégager les traits essentiels de l'objet considéré et servir ainsi de tremplin à l'intellect1.

Chaque économie est caractérisée par les ressources disponibles, les capacités du système productif et les besoins des consommateurs (les économistes disent « dotation initiale, fonction de production, fonction d'utilité »). Le modèle d'une économie particulière consiste en hypothèses concernant ces caractéristiques, et en un raisonnement qui en déduit les conséquences.

La science économique est donc essentiellement hypothétique : la qualité des leçons que fournit le raisonnement dépend de la pertinence des hypothèses en regard d'une situation que l'on souhaite interpréter puis comprendre.

Lorsqu'un économiste suppose que l'information des agents économiques (entreprises, consommateurs) est parfaite, il n'affirme pas qu'il en est ainsi dans la réalité : il ne fait qu'explorer, en simulant mentalement son fonctionnement, le monde où cette hypothèse serait vérifiée.

Pour se préparer à construire des modèles pertinents en regard de situations particulières, l'économiste fait des exercices de gymnastique intellectuelle : il explore mentalement des mondes divers, bâtis à partir d'hypothèses elles-mêmes diverses dont il s'exerce à tirer les conséquences, et cela le prépare à concevoir les mécanismes essentiels d'une économie, à interpréter sa situation et, finalement, à voir clairement ce que doivent faire une entreprise, une banque centrale, un gouvernement.

vendredi 21 octobre 2016

De la statistique à l'économie

Je comprends ceux qui disent que l'économie n'est pas une science : j'ai longtemps partagé cette opinion. J'ai détesté l'économie lorsque j'étais en 1963 étudiant à l'ENSAE, école qui formait les futurs administrateurs de l'INSEE.

Le cours de théorie économique de Serge Kolm était dogmatique et peu convaincant. Raymond Barre tenait un discours élégant et creux. Le cours d'économétrie d'Edmond Malinvaud s'enfermait dans les conventions de la comptabilité nationale et dans les subtilités de la régression multiple.

Tout cela formait un ensemble qui manquait de cohésion. Je soupçonnais cette « science » de n'être qu'un plaidoyer, masqué par une mathématisation superficielle, en faveur d'une conception de la société à laquelle je n'avais aucune envie d'adhérer.

J'ai donc décidé de me consacrer à la statistique, au constat des faits, qui me semblait pouvoir aider la personne immature que j'étais à comprendre le monde qui l'entourait.

J'ai conçu, réalisé et publié des enquêtes statistiques. Dans le contexte de l'INSEE d'alors c'était un travail de soutier car le prestige allait aux comptables nationaux, aux économètres qui produisaient des modèles et, plus encore, aux économistes théoriciens qui publiaient dans des revues à comité de lecture des articles remplis d'équations. J'étais fier d'être de ceux qui maniaient le charbon à la pelle.

J'ai cependant découvert dans la statistique des choses qui m'ont préoccupé. Comme tout instrument d'observation elle doit choisir dans la complexité du monde les objets sur lesquels elle va se focaliser. Elle va donc observer des choses jugées importantes. Mais quel est le critère qui permet d'évaluer cette importance ? Quels sont les raisonnements que cette évaluation suppose ? Ils étaient extérieurs à la statistique, qu'ils conditionnaient : elle ne pouvait donc pas être un monde intellectuel se suffisant à lui-même.

Le statisticien doit faire encore d'autres choix. Lorsqu'il cherche à classer les individus selon les professions et catégories socio-professionnelles, il doit définir une nomenclature qui comportera une liste de postes élémentaires, classés selon des rubriques agrégées. Dans la statistique des entreprises, qui était devenue ma spécialité, il fallait des nomenclatures de produits et d'activité économique et les mêmes questions se posaient : comment choisir les postes élémentaires, selon quel critère les rassembler en agrégats ?

lundi 17 octobre 2016

L'intérêt général confronté à la transition numérique

(Contribution à un ouvrage prochainement publié par le cercle Turgot sous la direction de Claude Revel)

Résumé

Le « numérique » est le nom qui a été donné à l'informatisation de la société dans les années 2010. Il est caractérisé par l'automatisation des tâches répétitives dont résulte une transformation de la nature des produits, des processus de production, du travail, du régime de concurrence et de la mission du régulateur, ainsi qu'une montée de la délinquance financière. L'intérêt général exige de soutenir les entrepreneurs et de réprimer les prédateurs.

"Digital" is the name that was given in the 2010s to the computerization of society. It is basically characterized by the automation of repetitive tasks, which led to fundamental changes in the nature of products, in the production processes, in the employment and in the competition regime, as well as to a rise in financial crime.As a result, the mission of the regulator is more than ever to ensure a fair and durable development, and particularly in that context to support entrepreneurs and to punish predators.

*     *

Le numérique transforme la nature à laquelle sont confrontées les intentions et les actions humaines : l'Internet a supprimé nombre des effets de la distance géographique et l'ensemble des ordinateurs en réseau constitue un gigantesque automate programmable, logiciels et documents étant accessibles à l'utilisateur via l'interface que procurent un poste de travail, une tablette, un téléphone mobile.

Dans les entreprises l'acteur est le couple que forment l'individu et cet automate, l'être humain augmenté. L'automate a vocation à accomplir les tâches répétitives physiques ou mentales : dans les usines des robots remplacent la main d'oeuvre à qui l'on demandait naguère de répéter un geste de façon réflexe, des logiciels accélèrent le travail des biologistes et des juristes, des simulateurs facilitent celui des architectes et des ingénieurs1.

La transformation du travail

Restent à l'être humain ce qui ne peut pas être programmé : la création d'idées et de produits nouveaux, la relation avec d'autres êtres humains. La main d'oeuvre fait ainsi place dans l'emploi à un cerveau d'oeuvre, la force de travail change de nature.

Nombre d'emplois disparaissent tandis qu'émerge un besoin de compétences nouvelles. La crise de transition qui en résulte est analogue à celle qu'a provoquée la mécanisation qui a, au début du XIXe siècle, frappé d'obsolescence les méthodes artisanales de filature et de tissage. Le plein emploi de la force de travail n'est pas impossible mais il exige une redéfinition des compétences.

Le numérique transforme en effet les produits : un constructeur automobile, par exemple, ne produit plus des voitures mais l'assemblage formé par la voiture et les services qui permettent de l'utiliser : location ou financement d'un prêt, entretien, réparations, assurance, etc. De façon générale chaque produit est désormais un assemblage de biens et de services dont un système d'information assure la cohésion.

La production de cet assemblage est le fait d'un réseau de partenaires dont la coopération et l'interopérabilité sont assurées là encore par un système d'information : le numérique est devenu le pivot stratégique de l'entreprise.

La conception d'un produit est aussi l'ingénierie de sa production (définition et programmation des automates, organisation des services, montage du partenariat) : cet investissement, qui exige l'« esprit de géométrie » dont a parlé Pascal, s'accumule sous la forme d'un stock de « travail à effet différé », d'un capital.

Les services que le produit comporte exigent la compétence relationnelle, la capacité de répondre à des imprévus et d'interpréter des cas particuliers, l'« esprit de finesse » qui s'exprime dans un « travail à effet immédiat ». Telles sont les deux formes de travail qui s'offrent au cerveau d'oeuvre.

Un nouveau régime du marché

L'essentiel du coût de production est dépensé lors de l'investissement initial, avant la vente du premier exemplaire du produit et avant la perception des initiatives de la concurrence : l'économie informatisée est l'économie du risque maximum. Le partage de la production avec un réseau de partenaires permet de le contenir.

jeudi 29 septembre 2016

Notre Trump

Jean-Paul Betbèze a publié un excellent billet : Donald Trump : « Moi Président, grâce à la post-vérité ! ».

La post-vérité consiste à s'appuyer non sur le constat des faits, mais sur des préjugés et sur les intérêts particuliers qu'ils reflètent : l'orateur tend à son public un miroir dans lequel celui-ci se reconnaît avec ravissement (Robert Escarpit a décrit cela dans Le ministricule).

Rencontrant ainsi des agriculteurs au Salon de l’Agriculture en 2010, Nicolas Sarkozy leur a dit : « Toutes ces questions d’environnement, ça commence à bien faire ! ». Ils ont exulté.

« Ça commence à bien faire » est une expression révélatrice. Il ne s'agit pas de savoir si l'écologie est importante ou non, mais de savoir si l'on a ou non envie de zapper. Ce n'est pas la réalité qui importe, mais l'image qui s'en forme dans un cerveau versatile.

Sarkozy a récemment ajouté : « Cela fait quatre milliards d’années que le climat change. Le Sahara est devenu un désert, ce n’est pas à cause de l’industrie. Il faut être arrogant comme l’Homme pour penser que c’est nous qui avons changé le climat ». Il se range donc parmi ceux qui, comme Claude Allègre, nient l'origine humaine du réchauffement climatique.

J'ai participé voici quelques années à un déjeuner avec Sarkozy organisé par L'Expansion. Il était alors ministre de l'intérieur. Quelqu'un lui a demandé s'il pensait « que la France aurait bientôt pour président un fils d'immigré » (sic). Il a répondu : « Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt : la seule chose qui compte, en politique, c'est de gagner les élections ». Et les convives de rire, complices...

*     *

La post-vérité est l'outil de la victoire électorale. Cet outil se paie par la versatilité et l'incohérence du propos, car d'un auditoire à l'autre les opinions changent, mais qu'importe si l'on récolte à chaque fois des applaudissements !

Il se peut que le praticien de la post-vérité, se prenant au jeu, estime que plus rien n'existe en dehors du miroir que sa parole tend à l'opinion : « la réalité, cela n'existe pas », dira-t-il alors.

Chacun gère sa propre santé mentale : celle d'un Trump ou d'un Sarkozy, c'est leur affaire. Celle de la population est plus préoccupante.

On croyait au XIXe siècle qu'il suffirait de généraliser l'accès aux études pour que la démocratie s'épanouisse : cela n'a pas empêché l'Allemagne de céder dans les années 1930 aux séductions que l'on sait, alors qu'elle était un des pays les plus éduqués.

Le démagogue séduit, l'irresponsable plaît. Si notre population adhère à ce point à leur discours, c'est sans doute aussi parce que l'establishment obéit à des rites qui simulent le sérieux : il porte donc une part de responsabilité dans le succès des farceurs.

Considérons la science. Le critère du sérieux, dit-on, c'est de publier dans des revues à comité de lecture. « Publish or perish » : ceux qui n'adhèrent pas à ce rite sont inaudibles. Et voilà que l'on croule sous le nombre d'articles fallacieux, que les affaires de trucage s'accumulent...

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du conformisme.